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Nourhane Sharafeddine
Rim*, 38 ans s’était préparée à un examen médical de routine, comme celui qu’elle avait subi lors de ses deux précédentes grossesses : elle s’est rendue à l’hôpital à Hazmieh, proche de la capitale, et a attendu son tour à la clinique, pour finalement être obligée de partir précipitamment, sans jamais voir son médecin.
Ce qui l’a poussée à partir, c’est la menace israélienne d’une frappe imminente sur la banlieue sud de Beyrouth. Elle n’en avait évidemment pas tenu compte lors de la prise de son rendez-vous.
L’histoire de Rim est semblable à celle de nombreuses autres femmes déplacées au Liban. Selon un rapport de l’ONU , plus d’un million de personnes sont actuellement déplacées, dont 12 200 femmes enceintes. Parmi elles, 1 350 devraient accoucher dans les 30 prochains jours, comme l’indiquait le média Sifr le 20 mars 2026. Le rapport précise que 565 de ces femmes vivent dans des abris officiels accueillant 133 492 personnes déplacé.es, dont 54 % de femmes.
La guerre a débuté le 28 février 2026 avec une attaque américano-israélienne contre l’Iran, provoquant une riposte de Téhéran qui a frappé Israël et des bases américaines dans les pays du Golfe. Le Hezbollah, allié de l’Iran au Liban, est rapidement entré dans le conflit en lançant des missiles vers Israël. En réponse, l’armée israélienne a ordonné l’évacuation des civils de plus de 150 villages et villes du sud du Liban.
Fuir la guerre précipitamment
Rim a été déplacée le premier jour de la guerre, le 2 mars de Nabatieh au sud du pays, au quartier de Hamra à Beyrouth. N’ayant rien pu emporter, elle est partie avec sa mère et ses deux enfants et a conduit pendant douze heures d’affilée, alors qu’elle était enceinte de quatre mois. Son mari l’a rejointe deux jours plus tard.
Rim vit dans un appartement avec plusieurs de ses proches, eux aussi déplacés. « Je porte le voile et je ne peux pas l’enlever de la journée car il y a des hommes étrangers dans l’appartement, comme les maris de mes proches, explique-t-elle. Comme nous sommes nombreuses, je n’ai pas de chambre individuelle. Je la partage avec d’autres femmes. »
Outre le manque d’intimité, Rim a du mal à se procurer des produits d’hygiène personnelle : « Nous ne pouvons pas prendre de douche tous les jours à cause des pénuries d’eau et d’électricité. Nous nous attendons les uns les autres devant la porte de la salle de bain et nous l’utilisons à tour de rôle. »
La guerre israélienne en cours au Liban, qui a débuté le 2 mars, a fait 1 345 victimes, dont des femmes et des enfants.
Dans ces conditions qui bafouent la vie privée et la dignité des femmes, la présence de la mère et de la cousine de Rim demeure un soutien précieux. Elles l’aident dans les tâches ménagères et lui apportent un répit qu’elle n’aurait pas eu pendant sa grossesse si elle avait été seule avec ses deux enfants. « Je n’ai pas grand-chose à faire car des femmes m’aident et me facilitent la vie », confie-t-elle.
La guerre israélienne en cours au Liban, qui a débuté le 2 mars, a fait 1 345 victimes, dont des femmes et des enfants.
S’adapter à un nouvel environnement
Les difficultés liées au déplacement ne se limitent pas à la perte de sa maison, de ses terres et de son intimité ; il s’agit d’une transformation complète du quotidien des femmes, en particulier celles qui ont été déplacées des villages du sud vers Beyrouth.
« Nous vivons en état de guerre », déclare Rim. « Nous essayons d’économiser autant que possible, mais le coût de la vie à Beyrouth est incroyablement élevé, surtout les soins de santé. Les médicaments coûtent le même prix, mais les honoraires de consultation sont beaucoup plus élevés. »
Elle ajoute qu’une consultation chez son gynécologue dans le Sud lui coûte 30 dollars, tandis qu’à Beyrouth, le tarif grimpe à 50 dollars dans certains hôpitaux et à 100 dollars dans d’autres.
« Tout ça, sans assurance maladie ni aucune couverture, et je dois subir une césarienne. Je pourrais économiser sur les médicaments et acheter des médicaments beaucoup moins chers en clinique, mais j’ai peur d’acheter des contrefaçons et de nuire à la santé du bébé. Je ne veux pas prendre de risques inutiles », poursuit-elle.
Le Dr Amal Nasser el -Din, spécialiste en obstétrique et gynécologie, explique que les femmes enceintes devraient consulter leur médecin une fois au cours du premier trimestre, puis à nouveau aux semaines 11 et 12, une fois à la semaine 22, à nouveau à la semaine 28, et ensuite au moins une fois par mois.
Cela porterait le coût des seules consultations médicales à un montant compris entre 200 et 400 dollars à Beyrouth pour toute la grossesse, contre 120 dollars dans le Sud, sans compter le coût des médicaments, des soins postnatals et de l’accouchement lui-même.
Après avoir parlé avec Rim, nous avons contacté le ministère de la Santé, qui a confirmé que les services de santé pris en charge pendant la guerre incluent les consultations médicales et les frais d’accouchement, à condition que les femmes soumettent une demande au ministère par l’intermédiaire de leur médecin.
Bien qu’il s’agisse d’une étape importante, de nombreux hôpitaux refusent d’admettre les patient.es pris.es en charge par le ministère en raison des retards de paiement des frais de traitement de la part de l’État. Ce problème chronique du système de santé libanais s’est aggravé avec la crise économique de 2019, contraignant à plusieurs reprises le ministère à brandir la menace de sanctions. Cela peut constituer un obstacle majeur pour les patient.es, notamment les femmes enceintes, pour accéder à ces services.
Mais l’obstacle économique n’est pas le seul défi. Changer de médecin n’est pas anodin pour les femmes déplacées, d’autant plus qu’il s’agit souvent d’un changement forcé. « J’étais habituée à ma gynécologue. C’est elle qui a accouché mes deux enfants. Maintenant, je dois en consulter une autre. Je vais là où on me le recommande. Ce n’est vraiment pas facile de changer de gynécologue comme ça », partage Rim.
Les difficultés économiques engendrées par la guerre affectent non seulement l’accès des femmes aux soins de santé, mais aussi leurs préparatifs pour accueillir leur nouveau-né. « Je n’ai encore rien acheté, nous confie Rim. Je suis à mon quatrième mois et je n’ai rien préparé. Même les fêtes que nous avions l’habitude d’organiser, comme les fêtes de révélation du sexe du bébé, nous sont interdites. »
Les souffrances d’Amy
« Le plus grand défi pour les femmes enceintes déplacées est de mener leur grossesse à terme et d’éviter une fausse couche », affirme Amy, une femme déplacée. « J’avais beaucoup de mal à tomber enceinte. Heureusement que je ne suis pas tombée enceinte dans ces conditions. Je ne suis plus toute jeune ; j’ai 35 ans. »
Les souffrances d’Amy, qui ont commencé lors de la précédente guerre, se poursuivent dans le conflit actuel. « Pendant la guerre israélienne de 2024 au Liban, j’ai découvert que j’étais enceinte de mon premier enfant. J’étais déterminée à mener ma grossesse à terme, même si j’ai été déplacée à quatre reprises pour échapper aux bombardements. L’immeuble voisin du mien a été bombardé et j’ai perdu la moitié de mon logement. »
Amy a réussi à mener sa grossesse à terme pendant toute la guerre, mais elle a ensuite fait une fausse couche à cause du stress post-traumatique. « J’ai survécu à la guerre avec mon bébé, raconte-t-elle, mais j’ai fait une fausse couche le jour des funérailles de l’ancien secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah, à cause du stress psychologique. Mon mari, photographe, couvrait les obsèques. Depuis, j’essaie de tomber enceinte à nouveau, sans succès », conclut Amy.
Le Dr Nasser el -Din explique : « En temps de guerre, les femmes sont plus sujettes aux saignements et aux fausses couches au cours du premier trimestre. Cela s’explique par le fait que le stress psychologique extrême amène le corps à produire du cortisol au détriment de la progestérone, l’hormone essentielle au maintien du fœtus à ce stade. »
Mais le stress psychologique n’est pas la seule menace pour la grossesse en temps de guerre. « Les blessures physiques et la malnutrition peuvent également provoquer une fausse couche », ajoute le Dr Nasser el -Din.
« En temps de guerre, les femmes sont plus sujettes aux saignements et aux fausses couches au cours du premier trimestre. Cela s’explique par le fait que le stress psychologique extrême amène le corps à produire du cortisol au détriment de la progestérone, l’hormone essentielle au maintien du fœtus à ce stade. »
Elle conclut : « Pour protéger la grossesse, les femmes peuvent prendre des suppléments de progestérone, mais cela peut entraîner des effets secondaires tels que la rétention d’eau, des ballonnements, des douleurs mammaires et des maux de tête. »
Ainsi, entre un rendez-vous médical manqué et le rêve d’un enfant à naître, les femmes enceintes au Liban supportent le coût d’une guerre qu’elles n’ont pas choisie.







