Contrairement aux sessions précédentes, l’arrivée des participantes internationales ce 9 mars à New York pour la 70° session de la Commission de la condition de la femme (CSW70) est marquée par des consignes de sécurité et des comportements inhabituels pour les délégations de la société civile. Dès l’atterrissage, une annonce rappelle l’interdiction d’utiliser son téléphone jusqu’au passage complet de la police aux frontières.
Dans les longues files d’attente de l’aéroport, les voyageur.euses sont invité.es à préparer leurs documents. Beaucoup tiennent le même papier : la Lettre d’approbation d’enregistrement pour les représentant.es des ONG dotées du statut consultatif auprès du Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC), indispensable pour représenter une organisation accréditée auprès des Nations Unies.
Les contrôles s’accompagnent de questions supplémentaires pour les personnes ne disposant pas de documents de voyage américains. Plusieurs cas de refoulement ont été signalés, y compris parmi des participant·e·s européennes.
Comprendre les règles du jeu
Participer à la CSW nécessite de connaître à l’avance son fonctionnement. Les événements officiels se tiennent au siège des Nations Unies, tandis que la majorité des événements parallèles (side events) sont organisés à l’extérieur. Ce système est critiqué depuis des années par de nombreuses militantes : d’un côté, les institutions se retrouvent dans les espaces officiels, souvent pour dresser des bilans, se féliciter mutuellement et annoncer des engagements ; de l’autre, la société civile échange dans des lieux parallèles où les discussions restent parfois confinées entre organisations militantes.
La bataille des badges
Avant même l’ouverture officielle, un passage obligé attend toutes les participantes : la récupération des badges. Ces accréditations permettent d’accéder aux bâtiments de l’ONU et aux salles de diffusion où sont retransmis la plupart des travaux. L’accès aux salles principales reste très limité et réservé à un.e. seul.e. représentant.e. des organisations disposant du statut consultatif ECOSOC. Un statut difficile à obtenir et qui peut prendre des années. Les files d’attente s’allongent, les conversations portent déjà sur les refus de visas, les annulations et le nombre visiblement réduit de participantes cette année.

Deux mondes féministes
À l’intérieur du siège des Nations Unies, une autre réalité apparaît. Les féministes que l’on croise dans les grands espaces officiels ne ressemblent pas toujours à celles que l’on retrouve dans les salles plus petites des événements parallèles, notamment dans des lieux comme le Church Center, où se tiennent de nombreux échanges de la société civile.
Dans les espaces officiels, beaucoup sont en tenue formelle, badges bien visibles, et prennent des selfies devant les salles ou dans les couloirs du bâtiment. L’atmosphère ressemble parfois à celle d’un grand événement institutionnel, où certaines ont l’air pleinement intégrées — et parfois même d’adhérer — au fonctionnement de ce système.
À l’extérieur, dans les salles plus modestes où se déroulent les autres événements, les discussions sont souvent plus directes, plus critiques aussi, sur les limites des mécanismes internationaux et sur les difficultés concrètes que rencontrent les femmes dans leurs pays.
Une exposition sur la route de l’ONU
En se dirigeant vers le siège des Nations Unies, par une rue sur la gauche qui rejoint l’avenue, une installation attire l’attention : une exposition composée de nombreux vêtements de femmes suspendus dans l’espace public.
Je m’arrête pour discuter avec Tatiana, originaire de la République démocratique du Congo, l’une des participantes à cette exposition et membre du réseau international des survivantes de violences sexuelles SEMA. « Ces vêtements sont là pour raconter ce que la guerre fait aux femmes », explique-t-elle. Mais l’exposition ne parle pas seulement de violence. Elle évoque aussi la résistance, la résilience et la nécessité de regarder en face les conséquences des conflits qui se poursuivent aujourd’hui.
Un malaise me frappe pourtant en observant la bannière de l’exposition : les survivantes représentées sont toutes des femmes du Sud, tandis que la figure censée incarner la solidarité apparaît blanche. Hasard, maladresse ou nouvelle variation du récit des sauveur.euses du Nord ?

Pourquoi être là malgré tout ?
En discutant avec de nombreuses féministes de différents pays présentes à New York, une question revient souvent : pourquoi être là malgré les difficultés, les critiques et les appels au boycott formulés par plusieurs organisations ?
Les réponses sont diverses. Pour certaines, ne pas occuper l’espace reviendrait à le laisser aux mouvements anti-droits, de plus en plus présents et organisés. Depuis plusieurs années, ces groupes tiennent au même moment leurs propres rencontres, appelées CSWF — le F signifiant family. Selon plusieurs militantes, ces réseaux cherchent notamment à capter l’attention de certains gouvernements du Sud et bénéficient du soutien de mouvements conservateurs internationaux.
Plusieurs participantes expliquent qu’elles ne viennent pas tant pour les événements officiels que pour se rencontrer, échanger et renforcer leurs réseaux. D’autres disent être présentes pour dénoncer les blocages et les limites du système.
Certaines évoquent aussi un autre enjeu : soutenir l’idée que ces espaces devraient pouvoir se tenir ailleurs dans le monde. De nombreuses discussions circulent déjà autour de la possibilité que les prochaines sessions se déroulent à Nairobi, au Kenya, ce qui faciliterait l’accès des féministes du Sud.
Plusieurs participantes expliquent qu’elles ne viennent pas tant pour les événements officiels que pour se rencontrer, échanger et renforcer leurs réseaux. D’autres disent être présentes pour dénoncer les blocages et les limites du système.
Devant le siège de l’ONU
La session s’est ouverte le 9 mars par la cérémonie officielle dans la grande salle de l’Assemblée générale. L’hémicycle n’est accessible qu’à une minorité, la quasi-totalité des participantes suit les discours depuis les salles de retransmission, où les interventions sont diffusées sur écran.
En approchant du siège des Nations Unies, le regard est attiré par les gratte-ciel qui dominent l’avenue. Juste en face, se dresse la Trump Tower, grande tour phallique qui impose sa silhouette dans le paysage urbain. Une présence qui rappelle, avec une certaine ironie du sort, combien les débats sur les droits des femmes se tiennent encore sous l’ombre de puissances politiques qui les contestent ouvertement.
À l’intérieur même de l’ONU, plusieurs expositions jalonnent les couloirs. L’une d’elles reprend les codes de la Journée internationale des droits des femmes, mais les représentations frappent : les femmes du Sud y apparaissent surtout comme des victimes, tandis que les acteurs du Nord sont présentés comme des sauveurs — ou comme des patriarches qu’il faudrait convaincre pour améliorer la situation.

L’ironie est d’autant plus forte que ces représentations semblent ignorer la complexité des luttes féministes contemporaines, comme si le monde restait enfermé dans un récit binaire : victimes d’un côté, sauveurs de l’autre.
Dans les couloirs, les files d’attente et les discussions improvisées, une chose apparaît déjà clairement : la CSW70 se déroule dans un climat où l’accès, la représentation et la crédibilité des mécanismes internationaux sont plus que jamais questionnés.







