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Selon l’agence de presse turque Anadolu, la conférence de Paris s’est tenue en octobre 2025 dans un contexte international marqué par un « recul des droits des femmes » et par la progression de discours hostiles à l’égalité de genre, notamment en matière de droits sexuels et reproductifs. Plusieurs rapports récents alertent en effet sur une intensification du backlash ou « contre-offensive » anti-féministe : restrictions de l’accès à l’avortement, attaques contre les organisations de défense des droits humains, pressions accrues sur les financements internationaux, notamment dans les pays du Sud.
Aux États-Unis, le retour de politiques inspirées du Global Gag Rule [1] a déjà entraîné des coupes massives dans les financements liés à la santé sexuelle et reproductive. En Europe, plusieurs pays autrefois pionniers ont abandonné ou édulcoré leur politique étrangère féministe, sous la pression de gouvernements conservateurs ou d’extrême droite.
C’est dans ce contexte que les autorités françaises ont présenté la diplomatie féministe comme une réponse politique visant à maintenir ces enjeux à l’agenda diplomatique et multilatéral.
Une ouverture inédite à la société civile
Pour les organisations féministes françaises, la principale nouveauté de cette conférence tient à l’inclusion — inédite à ce niveau — d’organisations féministes aux discussions diplomatiques. Jusqu’ici, ces orientations relevaient essentiellement d’arbitrages étatiques, avec peu de place accordée aux actrices de terrain. « La démarche est intéressante, parce qu’elle a permis d’introduire la société civile féministe dans le débat diplomatique. Les associations ont été invitées à participer à l’élaboration de la stratégie. Cela ne veut pas dire que leurs positions sont toujours prises en compte, mais ce n’est plus totalement opaque », souligne Fawzia Baba-Aissa, co-fondatrice du Fonds pour les Femmes en Méditerranée (FFMed)
Autre avancée concrète : la possibilité de redistribuer les financements sous forme de petites subventions. Jusqu’ici, l’aide internationale passait majoritairement par de grosses enveloppes, souvent inaccessibles aux associations féministes locales, faute de capacités administratives suffisantes pour les gérer. « On ne peut pas donner un million d’euros à des structures qui fonctionnent parfois avec deux ou trois bénévoles », explique Fawzia Baba-Aissa. Le Fonds de soutien aux organisations féministes a permis de rompre avec cette logique, en redistribuant l’argent sous forme de montants plus modestes — 10 000, 20 000, 30 000 ou 50 000 euros — adaptés à la taille et aux besoins des associations.
« C’est une vraie avancée, insiste-t-elle. Cela permet de soutenir des organisations féministes sur le long terme, de manière plus flexible, sans les écraser sous des obligations administratives impossibles à tenir ».
« La démarche est intéressante, parce qu’elle a permis d’introduire la société civile féministe dans le débat diplomatique. Les associations ont été invitées à participer à l’élaboration de la stratégie. Cela ne veut pas dire que leurs positions sont toujours prises en compte, mais ce n’est plus totalement opaque »
Pour les organisations féministes qui ont participé aux phases de plaidoyer, le document constitue une base de travail. « Avoir un texte écrit, noir sur blanc, change la nature du dialogue avec les pouvoirs publics. C’est un outil de redevabilité, qui engage la France et qui peut être mobilisé par la société civile », estime Lucie Daniel, responsable plaidoyer et études à l’association Equipop, organisation féministe française spécialisée dans les politiques publiques d’égalité de genre.
Les priorités affichées par la diplomatie féministe française
Concrètement, la stratégie internationale française 2025–2030 vise notamment la promotion des droits des femmes et des minorités de genre, l’accès à la santé sexuelle et reproductive, la lutte contre les violences basées sur le genre, ainsi que l’intégration d’une perspective de genre dans des politiques plus larges, comme l’aide humanitaire, le climat ou le numérique.
Sa mise en œuvre repose en particulier sur plusieurs dispositifs de financement, dont le Fonds de soutien aux organisations féministes (FSOF), co-piloté par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et l’Agence française de développement, ainsi que le programme Féministes en Action, qui soutient directement des collectifs féministes dans plusieurs régions, notamment en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.
Les évaluations issues de ces dispositifs dressent cependant un constat nuancé. L’étude menée dans le cadre de Féministes en Action (2021-2022) montre que plus de 64 % des organisations interrogées disposent d’un budget annuel inférieur à 50 000 euros, et que 57 % ne bénéficient d’aucun financement institutionnel régulier. Pour beaucoup, l’accès aux fonds reste entravé par des procédures lourdes et des critères peu adaptés à la réalité du terrain.
Quand les contraintes de financement pèsent sur l’action féministe
Les associations se heurtent à des obstacles très concrets, notamment la structuration autour d’appels à projets intéressant davantage les bailleurs que les organisations locales. « À partir du moment où les thématiques sont définies en fonction des priorités de la France, et non de celles des organisations du Sud, on recrée une logique verticale. Les appels à projets orientent les associations à se détourner de leurs propres priorités pour répondre à celles des bailleurs », explique Fawzia Baba-Aissa. « Et lorsque les cahiers des charges imposent qu’un chef de file soit une association du Nord, on est clairement dans une logique néocoloniale, qui nie l’expertise des organisations locales », ajoute Yousra El Barrad, spécialiste en Genre et Chargée de projet Génération Genre au Maroc à la Fédération des Ligues des Droits des Femmes – FLDF.
Les associations se plaignent également de la complexité des procédures. « La charge administrative est énorme pour des structures qui fonctionnent parfois uniquement avec des bénévoles », déplore Yousra El Barrad. Selon elle, ces mécanismes peuvent, de surcroît, créer de la concurrence entre associations plutôt que de renforcer des solidarités féministes pourtant essentielles.
La diplomatie féministe à l’épreuve des arbitrages politiques
Ces difficultés de terrain renvoient à une autre limite de la diplomatie féministe : l’affichage politique ne suffit pas à transformer les pratiques. Fawzia Baba-Aissa pointe du doigt les accords bilatéraux entre la France et le Maroc, qui permettent à certaines dispositions du code de la famille marocain de s’appliquer à des personnes vivant en France. « Tant que les accords bilatéraux permettent l’application de codes de la famille discriminatoires en France, il y a une contradiction directe avec le discours sur la diplomatie féministe ».
Dans un article publié en 2020, la politologue Marie-Cécile Naves explique que ces politiques étrangères qui se revendiquent de la diplomatie féministe restent étroitement dépendantes des priorités des États : « Plus que l’exhaustivité, il faut interroger la cohérence de telles politiques ». Elle rappelle que la Suède, pourtant pionnière en matière de diplomatie féministe, n’a ainsi pas remis en cause ses exportations d’armes vers l’Arabie saoudite.
Or, dans le contexte international actuel, marqué par la multiplication des conflits et le durcissement des politiques sécuritaires, en France comme ailleurs, les arbitrages en faveur de la sécurité et de l’armement prennent le pas sur les engagements affichés en matière d’égalité de genre.
« L’armement n’est jamais une solution », rappelait la militante marocaine Yousra El Barrad. « Ce sont les femmes qui portent les premières réponses, mais ce sont elles qu’on écarte des tables de négociation. » Tant que ces réalités resteront secondaires face aux impératifs sécuritaires, la diplomatie féministe restera une promesse fragile, régulièrement démentie par les faits.







