Le prix d’un toit est un livre rare en Algérie. Myriam Rature donne le ton de son roman autobiographique dès les premières lignes : celui d’une femme déterminée à avoir une meilleure vie. Au début des années 2000, à l’âge de 17 ans, elle devient mère célibataire. Elle mène un combat acharné pour garder sa fille face aux pressions familiales, dans une société où son statut la place à la croisée de plusieurs formes de discriminations. Le prix d’un toit est sorti en avril 2024 en autoédition, Myriam Rature a choisi cette forme à la fois pour préserver sa liberté de parole et afin de publier rapidement. Le livre a été classé à maintes reprises dans les meilleures ventes d’Amazon, catégorie « fiction biographique ». Il est également présent dans des librairies à Alger.
C’est à la terrasse d’un café de Marseille que nous rencontrons Myriam Rature, installée en France depuis deux ans. Elégante, souriante, dégageant une grande force et tendresse. « J’ai décidé de me battre », confie-t-elle. Son histoire s’ancre en Algérie, dans une réalité sociale et familiale particulière, mais les expériences qu’elle raconte dépassent ces frontières. La maternité, la solitude, la sexualité, le combat pour l’indépendance ou encore les violences sexuelles et misogynes, les tentatives de féminicide sont des réalités universelles. Son statut de mère célibataire à 17 ans l’a forcée à arrêter ses études. Malgré cela, elle s’est battue pour être indépendante et a cumulé plusieurs emplois notamment dans le milieu du commerce. Aujourd’hui, elle est coach en PNL (programmation neuro-linguistique).
A travers Le prix d’un toit, Myriam dévoile les obstacles rencontrés en tant que fille et femme avec un style d’écriture fluide et saisissant. Pour l’autrice, raconter ce qu’elle a vécu constitue une manière de briser le silence. « J’ai vécu des choses tellement atroces que ce n’est pas à moi de me cacher », affirme-t-elle. Aujourd’hui âgée de 41 ans, elle affronte les tabous et refuse de laisser la peur déterminer ce qu’elle peut raconter : « Il n’était pas question que je publie mon livre dans l’anonymat. Je n’aurais pas pu faire passer le message sans montrer mon visage et qui je suis ».
Pour l’autrice, raconter ce qu’elle a vécu constitue une manière de briser le silence.
Un parcours semé d’embuches
Dans Le prix d’un toit, on suit l’autrice/le personnage principal depuis sa tendre enfance, dans un quartier d’Alger, tandis qu’elle découvre le monde et cherche sa place au sein de sa famille. Au fil des pages, elle dresse le portrait de celles et ceux qui l’entourent et dépeint un univers familial loin des oppositions simplistes : ici, rien n’est tout à fait noir ou blanc. Un père absent et alcoolique, une mère négligente et victime de violences conjugales, une sœur qui reproduit des abus et un petit frère que l’autrice tente de protéger. Les personnages apparaissent dans toute leur complexité, avec leurs contradictions, leurs fragilités et leurs blessures. Elle raconte avec une intrigue saisissante, les mécanismes de la famille dysfonctionnelle : « Dans la société algérienne la place des parents est sacrée, or les parents toxiques et même les parents criminels sont plus nombreux que ce qu’on croit, on n’a pas à se taire sur ce sujet. »
A l’adolescence, arrivent les premières expériences d’une jeune fille qui n’a pas eu le temps de connaître l’insouciance. Même la découverte de ses premières règles se fait sans explications, laissant une adolescente confrontée à son propre corps sans les repères pour le comprendre.
Lorsque sa grossesse est découverte, sa famille l’oblige à quitter le domicile, elle passe d’une maison d’accueil à une autre où elle est maltraitée. Alors que les choses semblent bien se dérouler au début, elles tournent en un véritable cauchemar par la suite. Elle fait également face à l’injustice de l’institution judiciaire, après que sa mère ait déposé plainte contre celui qui l’a mise enceinte. « J’étais une mère célibataire mineure, il y a eu une plainte contre le père. Face à l’avocat et au juge, je me suis retrouvée à être l’accusée. Si le père de ma fille l’avait reconnue, j’aurais eu un autre sort. » Cette injustice, Myriam la transforme en lutte pour survivre et aujourd’hui pour défendre celles qui sont dans cette situation.
Des évènements violents incluant des violences sexuelles la forcent à trouver diverses stratégies pour s’en sortir. « J’étais dans le mode survie, dans le déni. Je pense que c’est ce qui m’a permis de tenir, raconte-t-elle. On pense qu’écrire ses traumas est une forme de thérapie, mais remuer ses traumas peut aussi les faire se déchaîner. » Le travail d’écriture l’a mise face à ce qu’elle a enduré. Myriam parle d’ « acceptance » comme processus de guérison : « Il s’agit d’un processus et d’un travail de tous les jours. Un dialogue interne à avoir pour accepter les déceptions, les trahisons. Quand il s’agit de viol, la guérison peut durer des années. Il faut être accompagnée, consulter, on ne prend pas le suivi psychologique assez au sérieux, mais on doit le faire. »
Raconter pour semer l’espoir
L’autrice répète à plusieurs reprises une phrase dans le livre, telle un mantra : « Le chagrin est un luxe que je ne peux pas me permettre. » Elle résume la nécessité de continuer à avancer malgré les épreuves : « J’ai écrit ce livre dans le but de semer la graine d’espoir, pour montrer une réalité et évoquer la question des mères célibataires. C’est pour donner de l’espoir à ces mères stigmatisées. » Le prix d’un toit est également un livre sur la récupération du pouvoir, sur la force de se relever. S’il y a des histoires de trahison et de violences, il y a aussi des liens de solidarité et d’amour qui se tissent tout au long du livre.
Depuis la publication, l’autrice a reçu de nombreux témoignages : « Beaucoup de femmes m’envoient des messages pour me raconter leur vie quand elles lisent le livre ou voient mes vidéos, elles s’y reconnaissent. Je leur réponds pour les soutenir et apaiser la culpabilité qu’elles peuvent ressentir. » Le partage de vécu semble leur donner de la force et les fait sortir de la solitude qui les isole. Mais braver les tabous n’est pas sans risque, Myriam reçoit une avalanche de messages et commentaires haineux. Lors de notre entretien, elle fait défiler sur son écran les propos qu’elle reçoit, subissant un cyberharcèlement quotidien. « Mes combats concernent la situation des femmes, les mères célibataires, les enfants nés sous X et les orphelins », explique-t-elle. Une prise de parole qui s’accompagne d’un refus de la justification permanente imposée aux femmes : « Il ne faut plus se justifier en tant que femmes. S’ils nous insultent avec des mots misogynes, disons-leur « ok, et vous alors ? » Il est temps que ça soit eux qui rendent des comptes. »
Le stigmate des mères célibataires est pesant, Myriam explique : « On va juger la maman, mais où est le papa ? Les pères sont complètement déresponsabilisés. Y a-t-il des pères célibataires en Algérie ? Ils sont extrêmement rares, considérés comme héros alors que c’est leurs mères et sœurs qui prennent en charge l’enfant. La mère célibataire qui garde l’enfant est pénalisée, insultée, et le père devient invisible. Même les mères divorcées sont pénalisées. Mais les célibataires ne sont même pas reconnues. La mère est considérée mariée, veuve ou divorcée. Comme si nous n’existions pas ! Il faut des droits et un statut pour les mères célibataires, il y en a des milliers.”
« On va juger la maman, mais où est le papa ? Les pères sont complètement déresponsabilisés. Y a-t-il des pères célibataires en Algérie ? Ils sont extrêmement rares, considérés comme héros alors que c’est leurs mères et sœurs qui prennent en charge l’enfant. »
Myriam apporte un discours transgressif et féministe : « Malgré toutes les difficultés que j’ai vécues, je refuse qu’on accable encore les femmes. Dire “l’ennemi de la femme est la femme” ne nous sert pas. Je voudrais que d’autres femmes prennent la parole sur ces sujets. Que d’autres mères célibataires écrivent leurs histoires, même si elles n’arrivent pas à montrer leur visage. Qu’elles écrivent en arabe, en français, en anglais, en derdja. Pourvu qu’elles prennent la parole. Malgré toutes les pressions que je subis, je ne vais pas m’arrêter. On a essayé de me forcer au silence, je vais parler encore plus fort. »
L’autrice prépare un deuxième tome, consacré à la suite de son parcours. Ainsi, plus de graines d’espoir seront plantées.







