Le jeudi 22 janvier, dans l’auditorium feutré de l’Alliance Française de Paris, la romancière algérienne Kaouther Adimi prend place sous les projecteurs. Elle s’assoit sans chercher les regards, ajuste son micro, esquisse un sourire rapide. Pour une écrivaine traduite, primée, étudiée, elle dégage quelque chose de retenu, presque fragile. Elle ne joue pas la posture de l’autrice sûre d’elle. Elle parle doucement, parfois les yeux baissés. Puis, dès qu’elle commence à raconter, sa voix se pose. La pudeur reste, mais la pensée, elle, est tranchante.
Face à elle, le journaliste Bernard Magnier déroule le fil de son parcours. Et très vite, on comprend que chez Kaouther Adimi, l’écriture a été une nécessité.
Une vocation née du manque
Son premier roman, publié en Algérie sous le titre Des ballerines de Papicha, devient en France L’envers des autres (Actes Sud, 2011). Adimi s’impose rapidement comme une voix singulière de la littérature francophone contemporaine. « C’est par amour pour la littérature que j’ai commencé à écrire. Mais aussi par contrainte. À un moment donné, j’ai eu très peu de livres autour de moi. Alors je me suis mise à écrire presque par manque de livres. »
Ce manque, c’est celui de l’Algérie des années 1990, une période de guerre civile qui va marquer au fer rouge toute une génération. Née à Alger en 1986, elle passe une partie de son enfance en France avant que son père ne décide de rentrer en Algérie. Elle a alors huit ans.
« On nous vendait l’Algérie comme une carte postale : la mer, le soleil, la famille… Personne ne nous expliquait qu’il y avait un couvre-feu, que le terrorisme faisait rage, que la situation était extrêmement dangereuse. » Elle découvre la décennie noire à hauteur d’enfant. « Ce qui a été le plus dur, c’était le sentiment que ça n’aurait pas de fin. On ne savait pas que ça pouvait se terminer. On vivait dans une drôle de météo : celle des attentats. L’attentat décidait si on pouvait sortir ou pas. Il décidait de tout. C’était la trouille totale. »
Son premier roman pose déjà une question centrale : celle de l’individu. « Le “je” est important pour moi. Je viens d’un pays où on n’a eu de cesse de nous dire que nous étions un “nous”. Une langue, une nation, une culture, une religion. Surtout pas un “je”. Surtout pas des individus différents les uns des autres. »
Dans Des ballerines de Papicha, elle place une loupe sur une famille algéroise modeste. Dire « je » devient un geste politique. Et pour une femme, encore plus.
« Le “je” est important pour moi. Je viens d’un pays où on n’a eu de cesse de nous dire que nous étions un “nous”. Une langue, une nation, une culture, une religion. Surtout pas un “je”. Surtout pas des individus différents les uns des autres. »
Écrire pour résister aux normes
En 2009, elle s’installe à Paris. Et une question la ronge pendant des années : d’où écrit-elle ?
« J’ai passé au moins cinq ans à me demander d’où j’écris. C’était un questionnement extrêmement polluant. J’avais peur de devenir une caricature. De raconter une Algérie qui ne me ressemble plus. »
Elle redoute de devenir l’écrivaine diasporique parlant d’une Algérie figée dans le passé. De cette tension naît Des pierres dans ma poche (2016). Le roman, une fiction autobiographique, suit une jeune algérienne trentenaire installée à Paris. À l’approche du mariage de sa sœur, elle reçoit coups de fil et pressions de sa mère qui ne cesse de lui rappeler son célibat à presque 30 ans, comme si le mariage était seul garant de son intégration, de sa réussite et de sa féminité.
Le titre est d’ailleurs métaphorique : ces pierres, que la narratrice compte dans sa poche, deviennent autant de poids intimes et sociaux, d’attentes inscrites dans la chair des femmes. Elle cite la phrase qui définit son héroïne : « Je suis une barre médiane, coincée entre Paris et Alger, entre l’acharnement de ma mère à me faire revenir pour me marier et ma douillette vie parisienne. »
La salle rit lorsqu’elle ajoute : « La bonne nouvelle, c’est que je me suis mariée depuis ! »
Dans le roman, elle dissèque la pression faite aux femmes célibataires. « Pourquoi “il ne reste plus que moi” ? Est-ce que j’ai envie de me marier ? Qu’est-ce que ça veut dire, être une femme célibataire de 30 ans ? »
Elle parle de la course au mariage, de la nécessité absolue de marier les filles pour les faire sortir de la maison familiale. C’est cet ouvrage qui a d’ailleurs inspiré la série El’Sardines coécrite avec la réalisatrice Zoulikha Tahar. « J’en parle au présent. Parce que c’est encore un sujet aujourd’hui. Nous avons reçu des centaines de messages de femmes après la série. Des femmes qui disent : c’est ma réalité, on me parle uniquement de mon célibat et ça pollue mon existence. »
La littérature au service de la mémoire
Au fil de son œuvre, Adimi creuse cette idée que la littérature est un terrain de liberté contre les normes. Elle fouille la mémoire collective, interroge l’histoire coloniale et postcoloniale, explore l’intime à travers le prisme des femmes.
Avec Nos richesses (prix Renaudot des lycéens, 2017), elle quitte la cellule familiale pour exhumer la figure d’Edmond Charlot, libraire et éditeur d’Albert Camus à Alger. À travers Charlot, Adimi restitue une Alger bouillonnante, carrefour intellectuel, laboratoire artistique. Elle raconte l’histoire comme on raconte une légende. Mais derrière l’hommage, il y a un geste : rappeler qu’Alger fut un centre culturel vibrant. Que l’histoire littéraire ne se limite pas à Paris. « Grace à ce roman, le local de la libraire est devenu un lieu touristique à Alger et figure même dans un guide ! », raconte l’autrice, très fière.
Avec Les Petits de Décembre (prix Métis des lycéens, 2019), elle revient à l’histoire contemporaine. L’intrigue naît d’un fait divers dans son propre quartier, la Cité du 11 Décembre : les enfants du quartier refusent qu’on leur confisque un terrain vague, le seul espace de jeux qu’ils ont, pour y construire des villas de généraux. « C’était le pot de terre contre le pot de fer. »
Au fil de son œuvre, Adimi creuse cette idée que la littérature est un terrain de liberté contre les normes. Elle fouille la mémoire collective, interroge l’histoire coloniale et postcoloniale, explore l’intime à travers le prisme des femmes.
Adimi raconte comment elle a été happée par cette histoire, frappée par le symbole : des enfants face à l’autorité militaire. Elle écrit le roman avant le Hirak. Puis, au moment où elle le termine, la contestation populaire éclate en Algérie. « Le livre est devenu, malgré lui, un écho au Hirak. »
Dans La joie ennemie (2025), son dernier roman, Adimi s’intéresse à la peintre Baya, jeune Algérienne autodidacte révélée dans le Paris de l’après-guerre. Adimi interroge l’exotisation, l’orientalisme, la fabrication médiatique du génie féminin, surtout quand il est ‘arabe’.
Ce qui frappe, en l’écoutant à l’Alliance française, c’est le décalage entre la réserve apparente et la radicalité du propos. Elle semble presque s’excuser d’occuper l’espace. Mais ses livres, eux, prennent toute la place.
