Portraits de Syrie 2/3, Imane Al Abed : « Immédiatement après la chute du régime, nous avons vu l’amour et le soutien se manifester »

Un peu plus d’un an après la chute du régime de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, la Syrie se relève des décombres malgré une économie en berne. Au cœur de la reconstruction, la population syrienne, enfin libérée. Medfeminiswiya met en lumière trois trajectoires de femmes engagées. Pour poursuivre notre série, le portrait de Imane Al Abed, une étudiante et enseignante, qui dédie sa vie aux autres et à l’aide des plus vulnérables.

« Quand le régime de Bachar Al Assad est tombé, j’ai ressenti pour la première fois un profond et véritable sentiment d’appartenance à mon pays », raconte Imane Al Abed, 24 ans, dans un café moderne de Damas. Assise toute droite sur le bord du canapé, l’étudiante en ingénierie civile, enseignante et travailleuse sociale - parmi ses nombreuses occupations - a un regard marron doux et posé qui contraste avec son débit rapide, comme si elle était pressée de tout raconter. Damascène depuis toujours, Imane vient de Saroujah, un quartier commerçant au cœur de la vieille ville de la capitale syrienne.

Elle a vécu plus de la moitié de sa vie, « privée du droit de se sentir chez [elle] ». Après la révolution de 2011, le pays a connu sous le règne de Bachar Al Assad une guerre civile sanglante (plus de 528 600 morts, entre 200 000 et 300 000 disparus), laissant le pays exsangue, une population dépendante de l’aide humanitaire et une économie en berne.

Alors, quand le groupe islamiste Hayat Tahrir al-Shams (HTS) a renversé le dictateur le 8 décembre 2024, libérant ainsi la population de son joug, Imane et ses sœurs n’ont pas attendu pour reconstruire leur ville et leur pays. « Nous avons travaillé avec des docteurs, le secteur de la santé a été abandonné pendant la guerre. Et puis, nous avons aidé à nettoyer les rues. Car, maintenant que nous nous sentons appartenir au pays, le moins que l’on puisse faire était de commencer à nettoyer », partage la jeune femme. 40% des hôpitaux et centres de santé étaient hors service à la fin de l'année 2024, selon l'UNICEF.

Le parti baasiste et son chef ont en effet imposé un quotidien répressif et austère à la population. « Nous vivions dans une grande prison, privés de nos droits fondamentaux, dont l’accès à l’éducation. Les conditions de vie difficiles m’ont poussée à faire tout ce que je pouvais pour aider ma communauté », explique Imane. Elle est ainsi devenue enseignante en physique, chimie et mathématiques : « Je voulais avant tout aider les enfants durant la dure situation économique et la guerre, même si cela a créé de nombreux challenges, notamment sécuritaires. »

Mais cet emploi ne lui a pas suffi. Et elle a rejoint plusieurs équipes de bénévoles et organisations pour faire quelque que chose de « significatif, même petit » et « canaliser sa passion » : elle a aidé les orphelins, les enfants à la rue, les professionnels de santé et de l’enseignement, les enfants touchés par le tremblement de terre de 2023, les adolescentes à Douma, qui a été dévastée par la guerre, notamment lors d’une attaque chimique en 2018, etc. « Les femmes là-bas étaient plus ou moins coupées du monde extérieur, alors on a ciblé les jeunes pour les autonomiser et leur offrir du soutien émotionnel. Tous les habitants étaient émotionnellement épuisés », témoigne la jeune femme.

La femme syrienne, artisane de l’Histoire

La guerre et la terreur imposées par Bachar Al Assad, Imane les a vécues de l’intérieur. L’isolement et la privation de libertés fondamentales l’ont poussé à agir comme elle le pouvait pour aider les plus vulnérables. Un dévouement qui n’est pas unique, puisque les femmes sont nombreuses à s’engager pour leurs compatriotes. « C’est durant cette période que j’ai réalisé l’importance du rôle de la femme. Elle est une messagère, capable d’aider les enfants à devenir de meilleurs citoyens et s’investir dans la société », partage la jeune femme. Déjà en 2011, les femmes avaient joué un rôle important dans la révolution, organisant des manifestations, prônant la défense de leurs droits et participant à l’aide humanitaire, au détriment de leur sécurité.

« La raison pour laquelle je fais cette interview n’est pas pour vanter mes modestes accomplissements, mais pour mettre en lumière le potentiel des jeunes femmes et de tous les Syriens »

« Les femmes en Syrie ont toujours été la force silencieuse qui porte la société dans ses moments les plus difficiles. Durant la guerre, elles n’étaient pas seulement un élément de soutien, mais un partenaire essentiel et incontournable dans la reconstruction du pays », poursuit Imane.

Les années de guerre et de régime qui ont suivi ont poussé les femmes à la marge politiquement et économiquement, les conduisant à agir différemment ou à risquer leur sécurité dans leur contestation. « La femme syrienne a démontré une capacité exceptionnelle à résister et à gérer les crises, qu’elle soit mère soutenant seule sa famille, bénévole sur le terrain, enseignante, juge ou militante défendant les droits de sa communauté », détaille Imane. Sous le régime, et malgré le contrôle, les groupes menés par des femmes ont donc poursuivi, voire étendu leurs actions.

Aujourd’hui, Imane Al Abed est plus déterminée que jamais. Elle a été parmi les premières à rejoindre l’équipe de Bassima M Amin pour soutenir des hôpitaux, des orphelinats, mais aussi des enfants ayant des besoins spéciaux. La jeune femme dégage une assurance tenace et bienveillante. En vérité, c’est que, malgré sa dévotion pour aider les personnes les plus vulnérables, Imane est humble et n’aime pas se mettre en avant. « La raison pour laquelle je fais cette interview n’est pas pour vanter mes modestes accomplissements, mais pour mettre en lumière le potentiel des jeunes femmes et de tous les Syriens », confie-t-elle.

En témoigne la mobilisation des Syriens et des Syriennes pour se réapproprier leur pays et surtout le faire sortir de la torpeur dans laquelle Bachar Al Assad l’avait plongé. « Immédiatement après la chute du régime, nous avons vu l’amour et le soutien se manifester, relève l’étudiante, car, malgré tout, nous avons toujours de l’espoir et surtout un fort désir de faire la différence si on nous en donne la chance. »

Un espoir de paix

Aujourd’hui, Imane salue les efforts du nouveau gouvernement de HTS. « Le travail de soutien bénéficie d’un encouragement clair. Récemment, une collaboration a été mise en place entre le ministère des Affaires sociales et une association bénévole avec laquelle je travaille, afin de soutenir les enfants en situation de mendicité à Damas », partage-t-elle.

Seulement, depuis l’arrivée au pouvoir d’HTS et de son leader Ahmad Al-Sharaa, la société civile s’inquiète d’une interprétation conservatrice et sexiste de la loi islamique. Les femmes demeurent peu représentées politiquement, ce qui risque de les obliger à continuer d’agir à la marge. Pourtant, les besoins sont immenses : 74% de la population reçoit de l’aide humanitaire et 40% de la population manque d’une grande partie de nourriture. Et c’est sans compter l’état de destruction du pays.

Les femmes demeurent peu représentées politiquement, ce qui risque de les obliger à continuer d’agir à la marge.

Pour la jeune femme, il est essentiel de décrire la Syrie et sa population différemment. Au-delà de la guerre civile, des conflits intercommunautaires et des horreurs qui ont fait l’image d’Épinal du pays depuis 2011. « Nous, les Syriens, nous nous aimons, contrairement à ce que les médias tentent de montrer », affirme Imane.

Après plus d’une décennie de dictature, la jeunesse se réveille avec un désir net et sérieux de faire la différence. Les années de noirceur n’ont pas réussi à éteindre leurs rêves. « J’espère que la paix et la sécurité reviendront en Syrie, et que nous, ses enfants, pourrons commencer à la reconstruire », déclare Imane. Face aux dérives autoritaires et conservatrices du nouveau gouvernement, la population syrienne, comme Imane, est déterminée à avoir son mot à dire, pour que leur pays leur ressemble enfin.

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