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Par Mayssoun Mohamed
« Nous n’avons pas vraiment survécu, nous luttons pour vivre avec ce qu’il nous reste de dignité. »
Ces mots, prononcés par une ancienne détenue, résument le poids d’une réalité que vivent des centaines de femmes libérées des ténèbres des centres de détention après la chute du régime d’al-Assad. Leur corps garde les traces de la violence, leur âme des blessures invisibles. Dans un pays où environ 180 000 personnes ont été victimes de disparitions forcées, selon le Réseau syrien des droits humains, le chemin vers la justice reste flou, sans avancées concrètes à ce jour.
« Mon arrestation m’a poussée à documenter les violations »
Arrêtée en 2013 par la sécurité militaire à Homs, Amal Al-Naasan a vu sa vie basculer. Cette expérience a marqué le début de son engagement dans le militantisme féministe et humanitaire. « Ma détention m’a incitée à me concentrer sur la documentation des violations subies par les femmes. Cela a renforcé mon sens des responsabilités envers elles », confie-t-elle. De là est née l’idée de créer le centre « Amal pour le plaidoyer et la reconstruction », qui vise à autonomiser les survivantes, à les aider à surmonter la stigmatisation imposée par leur famille et leur communauté, tout en renforçant leur conscience juridique et leur participation à des campagnes de défense de leurs droits.
« La justice transitionnelle que nous réclamons commence par une reconnaissance officielle des violations que nous avons subies », affirme Amal. Elle plaide pour la création d’un organisme indépendant, sensible aux enjeux de genre, chargé de documenter les crimes commis contre les femmes détenues, en garantissant la confidentialité des données et en respectant la sensibilité des survivantes.
Les rapports de l’ONU Femmes vont dans ce sens, insistant sur l’importance d’inclure les femmes dans les processus de justice transitionnelle afin de briser les stéréotypes et de construire de nouveaux récits sur le rôle des femmes dans la société.
Le mot d’ordre de l’ONU : commencer par les femmes. Le rapport de l’organisation le souligne : toute approche de la justice transitionnelle qui ne donne pas la parole aux femmes – en particulier aux plus marginalisées – est vouée à l’échec.
Rappelons que la justice transitionnelle vise à traiter les violations des droits humains perpétrées durant les conflits et sous les régimes autoritaires, en favorisant la réconciliation et en garantissant la non-répétition à travers la responsabilité, les réparations et les réformes structurelles. Mais sans une réelle participation des femmes, ses objectifs demeurent inatteignables.
« Mon arrestation a été une première confrontation avec moi-même, en tant que femme »
Thouraya Hijazi a été arrêtée à deux reprises par les forces du régime. Trois mois de détention la première fois. Puis, au début de l’année 2014, elle est de nouveau arrêtée et ne recouvre la liberté qu’en fin d’année.
Après sa libération, elle fonde l’organisation Release Me, qui œuvre à renforcer le militantisme féministe et à permettre aux femmes d’accéder aux postes de décision, à tous les niveaux.
Pour Thouraya, la détention a été un tournant « Avant mon arrestation, je n’étais pas impliquée dans l’action féministe. Mais cette épreuve a été une confrontation brutale avec moi-même en tant que femme. Dans la branche 215 et à la prison centrale d’Adra, j’ai pris conscience de l’ampleur de la discrimination dont les femmes sont victimes, même derrière les barreaux », raconte Thouraya.
J’y ai entendu des histoires déchirantes de harcèlement sexuel, de mariages forcés et de persécution. Cela m’a convaincue que mon combat civique ne serait complet qu’en travaillant avec les femmes. Depuis 2017, je consacre tous mes efforts à cette cause », raconte-t-elle.
Concernant la justice transitionnelle, Thouraya insiste : « Nous ne voulons pas seulement que les criminels soient jugés, nous voulons participer à la construction de l’avenir. Les femmes doivent être activement impliquées dans les commissions de justice transitionnelle. ». Elle appelle également à des programmes nationaux de lutte contre la stigmatisation des ex-détenues, et appelle à des campagnes de sensibilisation, en collaboration avec les médias et la société civile, afin d’informer sur les souffrances endurées par les détenues et promouvoir le respect à leur égard.
Une vie bouleversée
Hala Hazzâa a, elle aussi, connu l’horreur de l’arrestation. Arrêtée en octobre 2013 dans la sinistre prison connue sous le nom de la branche Palestine (ou la 235), souvent comparée à la prison de Sednaya, elle a été libérée en juin 2014 après avoir été présenté devant le tribunal antiterroriste.
Comme toutes les anciennes détenues interrogées, Hala affirme que cette expérience a bouleversé sa vie.
«Cette expérience n’a pas été seulement une épreuve personnelle, mais une porte vers une compréhension plus profonde des notions de justice et de reddition de comptes. Aujourd’hui, mon travail se concentre sur le soutien psychologique, social et juridique des survivants et survivantes », explique-t-elle.
Aujourd’hui, ce qu’elle redoute, c’est que les droits des survivantes ne soient sacrifiés au nom de compromis politiques :
« Nous ne voulons pas d’une justice sélective. Toute personne ayant commis des crimes de détention, de torture ou de viol doit être tenue responsable, quel que soit son rang ou son affiliation politique ou militaire », martèle-t-elle.
Pressions pour une réforme législative
Dans le cadre de la justice transitionnelle, documenter les besoins des femmes survivantes de l’emprisonnement sous l’ancien régime est crucial. Une étude de l’organisation « Survivantes », intitulée « La voix des survivantes de l’emprisonnement : les exigences de justice en Syrie », met en lumière les défis psychologiques, sociaux, économiques et juridiques auxquels ces femmes sont confrontées après leur libération. Elle insiste sur la nécessité de les inclure dans les processus de justice transitionnelle, de la reconnaissance de la responsabilité à la réparation, pour garantir une justice tenant compte de la spécificité de leur expérience.
La justice réclamée par les survivantes n’est pas vengeresse, mais vise à corriger un passé d’injustices et à prévenir la répétition de ces tragédies.
Les résultats de l’enquête révèlent que 48 % des femmes interrogées considèrent la justice rétributive comme une priorité absolue, que 50 % estiment que les poursuites judiciaires sont le mécanisme le plus important pour atteindre la justice, alors que 23 % privilégient les compensations financières et 10 % évoquent la restitution de leurs droits.
Par ailleurs, la moitié des interrogées identifient la violence basée sur le genre comme le problème le plus urgent à inscrire dans les priorités de la justice transitionnelle.
Les participantes insistent sur l’importance de la sensibilisation aux droits et de la participation des femmes à la prise de décision. Ces résultats montrent qu’un processus de justice transitionnelle qui ignore les témoignages et les aspirations des survivantes sera incomplet.
Cela nécessite la création de mécanismes institutionnels pour les soins et l’autonomisation politique et économique, afin de garantir l’indépendance des survivantes et leur participation effective à la prise de décision. Enfin, il est essentiel de réformer les lois qui favorisent l’impunité, comme les lois d’amnistie. La justice réclamée par les survivantes n’est pas vengeresse, mais vise à corriger un passé d’injustices et à prévenir la répétition de ces tragédies.
