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Dans les villes turques qui ont accueilli un grand nombre de Syrien.nes fuyant la brutalité du régime d’Assad, comme Gaziantep, dans le sud-est du pays, les réfugiées syriennes ont mené de rudes combats pour surmonter la barrière linguistique et s’intégrer au marché du travail. Nombre d’entre elles sont parties de rien, créant de petites entreprises ou trouvant un emploi stable leur assurant une indépendance financière.
Retourner en Syrie aujourd’hui signifierait renoncer à cette indépendance et repartir à zéro. Sawsan Mohammad, une enseignante de Damas, témoigne : « Malgré une amélioration de la sécurité, je ne peux pas rentrer définitivement. Les conditions de vie sont difficiles et il n’y a pas d’emploi stable qui me permette de subvenir dignement aux besoins de ma famille. J’étais enseignante et j’espère reprendre mon métier et contribuer à la reconstruction de mon pays lorsque les conditions seront réunies. »
Iman Saleh, originaire de Homs, partage cette inquiétude. « Les principales raisons de mon hésitation sont le manque d’opportunités d’emploi pour mes enfants et la destruction des infrastructures, explique-t-elle. Il est impératif que des changements profonds s’opèrent afin que je puisse vivre dignement. »
Selon les données du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), plus de 1,6 million de réfugié.es syrien.nes sont retourné.es en Syrie depuis les pays voisins, à partir de la transition politique de décembre 2024. En Turquie, le ministère de l’Intérieur indique quant à lui que plus de 2,2 millions de Syrien.nes bénéficient toujours d’une protection temporaire, tandis qu’environ 700 000 sont rentré.es volontairement, en toute sécurité et de manière ordonnée entre le 8 décembre 2024 et la mi-2026.
Concernant les personnes revenant spécifiquement de Turquie, la Direction générale turque de la gestion des migrations publie des chiffres globaux sans fournir de détails par sexe.
La chute du régime d'Assad ne signifie pas le retour de la paix
Bien que les données de l’ONU indiquent que les femmes syriennes représentent environ 52 % des personnes de retour des pays voisins, les rapports de l’ONU soulignent que les femmes, en particulier celles qui sont les seules à subvenir aux besoins de leur famille, sont confrontées à des difficultés supplémentaires à leur retour. Parmi ces difficultés figurent l’insuffisance des services, l’accès limité aux moyens de subsistance et la persistance de risques sécuritaires dans certaines régions.
Pour certaines femmes, des séjours temporaires ont été l’occasion d’évaluer la situation, mais ce qu’elles ont découvert s’est avéré plus choquant que prévu. Amal Antabli, originaire d’Alep, s’est installée en Turquie en 2013. « Après la libération de la Syrie, je suis retournée visiter ma ville bien-aimée d’Alep, se souvient-elle. Mais cette visite a révélé d’importantes difficultés pratiques. Mon appartement est situé à un étage élevé et nécessite des travaux de rénovation, mais l’ascenseur est hors service, ce qui rend la vie difficile. »
Pour certaines femmes, des visites temporaires ont été l’occasion d’évaluer la situation, mais ce qu’elles ont découvert s’est avéré plus choquant que prévu.
Amal, qui a obtenu la nationalité turque avec sa famille, ajoute : « La ville a besoin d’une importante réhabilitation de ses infrastructures. L’approvisionnement en électricité est irrégulier et l’accès à l’eau et Internet reste difficile. Un retour définitif est encore une décision difficile tant que les services essentiels ne sont pas disponibles. »
Cette destruction matérielle s’étend à d’autres secteurs vitaux. Fatima Hammoud, arrivée en Turquie en provenance de Deir ez-Zor en 2015, identifie les principaux obstacles au retour comme étant « la destruction de la ville, la grave détérioration du secteur de la santé et de la situation sécuritaire, notamment la présence généralisée d’armes ».
Des mères sans protection juridique
Au-delà des décombres matériels, les femmes, en particulier celles qui sont divorcées, sont confrontées à des obstacles juridiques.
Samira al-Ali, avocate spécialisée en droit des migrations et des réfugié.es en Turquie, explique que de nombreuses mères rencontrent des difficultés juridiques lorsqu’elles envisagent de retourner en Syrie. Dans bien des cas, les procédures exigent qu’elles obtiennent une procuration légale ou une autorisation de voyage notariée du père avant de pouvoir emmener leurs enfants en Syrie.
Pour les femmes syriennes enregistrées sous protection temporaire en Turquie qui souhaitent retourner volontairement en Syrie avec leurs enfants, la procédure commence à la Direction de la gestion des migrations de la province où elles sont enregistrées, après la prise d’un rendez-vous via le système de gestion des migrations.
Les démarches sont ensuite finalisées à la direction, qui délivre un formulaire de déclaration volontaire et un permis de voyage valable 15 jours, permettant à la personne d’atteindre le point de passage frontalier désigné et d’accomplir les formalités de départ.
Si une mère mariée souhaite retourner en Syrie avec ses enfants sans leur père, celui-ci refusant de l’accompagner, elle doit obtenir son consentement écrit formel l’autorisant à emmener les enfants en Syrie. Ce document de consentement doit être établi et notarié.
Samira ajoute que certains pères séparés refusent d’accorder cette autorisation en raison de conflits familiaux ou par coercition. Les mères se retrouvent alors face à un dilemme douloureux : rentrer seules et laisser leurs enfants derrière elles, ou rester en Turquie pour préserver la stabilité familiale.
Elle soutient que ce déséquilibre juridique révèle les lacunes de certaines lois sur le statut personnel qui continuent de ne pas protéger la liberté de circulation des femmes et leur droit de prendre des décisions concernant leur propre avenir et celui de leurs enfants.
« La femme réfugiée syrienne n’est plus le maillon faible, dont la vie est dictée par les décisions des hommes de sa famille, explique Samira al-Ali. Au fil des années de déplacement, elle est devenue un acteur économique et social à part entière. »
« Tant que le cadre législatif en Syrie restera inadéquat pour protéger les droits des femmes en tant que travailleuses, et que le retour signifiera les priver de l’indépendance financière qu’elles ont travaillé si dur à construire en Turquie, rester dans le pays d’accueil, malgré tous ses défis, demeure le choix le plus rationnel et le plus sûr pour leur stabilité et l’avenir de leurs enfants », poursuit-elle.
« La réfugiée syrienne n’est plus le maillon faible, dont la vie est dictée par les décisions des hommes de sa famille. Au fil des années de déplacement, elle est devenue un acteur économique et social à part entière. »
Les lacunes législatives concernent également les droits des travailleur.ses. Fatima Hammoud souligne un problème fondamental du processus de justice transitionnelle : « Ceux qui ont été licenciés pour avoir soutenu la révolution n’ont pas été réintégrés avec tous leurs droits ; s’ils reviennent, c’est avec de nouveaux contrats – ce qui a été un choc pour nous. »
Il convient de noter que les différents types de contrats de travail au sein du secteur public syrien ont engendré d’importantes disparités salariales et de conditions de travail. En 2025, les salaires dans le secteur public oscillaient entre l’équivalent d’environ 120 à 150 dollars américains par mois, tandis que certains employé.es nouvellement embauché.es percevaient des salaires plus élevés. Ces différentes formes de contrats et les disparités salariales soulèvent des questions relatives à l’égalité des droits et à la sécurité de l’emploi.
Pour d’autres femmes, le retour est impossible tant qu’elles n’ont pas appris le sort de leurs proches disparu.es de force.
« Je songeais à retourner en Syrie pour retrouver mon fils, arrêté en 2013 alors qu’il se rendait à l’institut où il étudiait, raconte Iman Saleh. Nous sommes sans nouvelles de lui depuis. Mais l’idée de rentrer n’était pas facile. Outre la douleur de sa disparition, j’ai découvert que la maison que j’avais laissée en Syrie avait été détruite par des frappes aériennes. La vue de ces ruines a ravivé de douloureux souvenirs, notamment la disparition de mon fils et la mort de mes parents, rendant la décision de rentrer encore plus difficile. »
Une garantie des droits avant le retour
Rajaa al-Talli, militante féministe et fondatrice du Centre pour la société civile et la démocratie (CCSD) à Gaziantep, en Turquie, estime que les décisions de nombreuses femmes syriennes de reporter leur retour sont influencées non seulement par les conditions économiques et l’accès aux services, mais aussi par le type d’État dans lequel elles aspirent à vivre.
« De nombreuses femmes syriennes croient en la nécessité d’un État démocratique, pluraliste et décentralisé en Syrie – un État qui garantisse l’état de droit, l’égalité et les droits de l’homme, y compris les droits des femmes, ainsi que la séparation de la religion et de l’État », explique Rajaa.
« De nombreuses femmes syriennes ont constaté, dans leurs pays d’accueil, comment la loi peut protéger leurs droits fondamentaux, quelles que soient leurs circonstances difficiles. Il est donc impératif que la législation syrienne évolue afin de garantir la protection des femmes et de renforcer leur participation effective à la prise de décision à tous les niveaux et dans tous les secteurs. »
Aujourd’hui, la voix des femmes syriennes résonne clairement et sans équivoque. Elles ne sont pas de simples victimes qui refusent de rentrer par confort ou par privilège. Elles sont des actrices de leur propre destin, traçant une voie précise pour un retour digne. Tant que ces conditions ne seront pas réunies, leurs valises resteront vides et elles continueront de se construire un avenir loin des ruines.
