Sur la place de la République, centre névralgique de la capitale française, les visages des absents font ralentir les passant.es. Des dizaines de photos d’hommes disparus sont imprimées sur des banderoles et des stands. Derrière ces portraits, des familles qui attendent et des femmes qui luttent depuis des années pour la vérité.
Le 6 septembre, onze associations se sont réunies au « Village pour les disparus », organisé par la Fédération euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées (FEMED), dans le but de mettre en lumière l’« étendue géographique du fléau des disparitions forcées, de l’impunité mais aussi l’universalité de la quête de la justice et de la vérité ».
Cet événement s’inscrit dans le prolongement de la Journée internationale des victimes de disparitions forcées, le 30 août, adoptée par l’ONU en 2010 grâce à la mobilisation, dès le début des années 1980, des mères de disparus en Amérique latine. Aujourd’hui encore, elles sont au cœur de ce combat.
Une quête de vérité entravée
Composée de 29 associations dans 13 pays du pourtour méditerranéen [1], la FEMED basée à Paris, s’inscrit dans un mouvement international de défense des familles de disparus, aux côtés de la FEDEFAM (Fédération latino-américaine d’associations de familles de détenus-disparus) et de l’AFAD (Fédération asiatique contre les disparitions forcées).

« C’est majoritairement les hommes qui disparaissent et les femmes qui restent et qui cherchent », ajoute la fondatrice et présidente du Collectif des Familles des Disparu.es en Algérie (CFDA).
Fondé en 1998 par des mères de disparus après une guerre civile qui a fait une dizaine de milliers de disparus selon les ONG, ce collectif fait régulièrement face à la répression.
En mars 2026 à Alger, les locaux de SOS Disparus, affilié au CFDA, ont été mis sous scellés, après que Nassera Dutour s’était vu refuser l’entrée sur le territoire algérien en juillet 2025.
« Non seulement ils ont retiré nos enfants, mais en plus ils nous enlèvent ce lieu de rencontre, oppose Nassera Dutour. C’est plus qu’un lieu de mémoire, c’est chez nous. »
À ces entraves s’ajoute la stigmatisation des femmes qui continuent de chercher leurs proches.
En 1999, le Président algérien Abdelaziz Bouteflika les qualifiait de « pleureuses », affirmant que leurs enfants n’étaient pas « dans [s]es poches ».
« On a l’impression que le monde est insensible à cette question, ajoute Nassera Dutour. Les gens n’y croient pas. Pour eux ils sont morts, ce n’est pas la peine de chercher. »
« C’est majoritairement les hommes qui disparaissent et les femmes qui restent et qui cherchent »
Soutenir sa famille
À la peine des femmes dont les proches ont disparu s’ajoutent les difficultés liées à la prise en charge de leur famille.
Dans les années 1970 au Maroc, plusieurs hommes de la famille El Manouzi sont emprisonnés dans le contexte de répression politique du roi Hassan II contre ses opposants.
« Les femmes ont porté ce combat à leur manière. En soutenant leur famille, en étant présentes, en allant en prison voir leurs conjoints, en nourrissant et en élevant les enfants », raconte Amal El Mazouni, dont l’oncle Hocine El Mazouni, enlevé en 1972, n’a toujours pas été retrouvé.
Comptant plus de 10 000 disparus de force entre 1956 et les années 1990, selon les ONG, le Maroc est l’un des rares pays où des victimes sont revenues après des mois, voire des années de détention.
« On a eu de la chance au Maroc grâce à la lutte des familles, des femmes essentiellement, d’avoir la justice transitionnelle », explique Rachid El Manouzi, père d’Amal, ancien disparu de force et président de l’Association des parents et amis de disparus au Maroc (APADM).
En 2006, l’Instance Équité et Réconciliation reconnaissait le rôle des mères et épouses de détenus politiques mobilisées dès les années 1970 contre la répression des années de plomb.
Cependant, les familles nuancent les avancées de la justice transitionnelle, notamment pour les victimes déclarées mortes par le régime dont les corps n’ont jamais été retrouvés.
Rendre le deuil possible
Pour toutes les mères et familles de disparus, la requête est la même : si leurs proches sont morts, qu’on leur rende leurs corps.
Entre 1992 et 1995, le conflit en Bosnie-Herzégovine, qui suit à l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, a fait plus de 31 000 disparus de force. Plus de 7 500 sont toujours recherchés.
« Les hommes sont morts, donc ce sont les associations de femmes, qui sont des mères, des sœurs, ou des filles de victimes qui ont pris la charge de les retrouver et de conserver leur mémoire », explique Marie Geneviève Guesdon, membre de l’association Solidarité Bosnie-Herzégovine France (SIBH).
C’est par ailleurs grâce à la mobilisation d’associations comme Les Femmes en Noir et les Mères de Srebrenica que l’ONU reconnaît, en mai 2024, le 11 juillet comme Journée internationale de réflexion et de commémoration du génocide commis à Srebrenica en 1995.
Plus de 8 300 hommes et adolescents y avaient été assassinés par l’armée serbe de Bosnie, avant qu’elle ne dissimule et ne disperse les corps dans des fosses communes, alors même que l’ONU avait déclaré la ville comme « zone de sécurité ».
Depuis 2005, la Marche pour la paix vers Srebrenica rassemble chaque année des milliers de participants, du 8 au 10 juillet. Une dizaine de victimes identifiées dans les fosses communes sont alors inhumées, permettant enfin aux familles de faire leur deuil dignement et de disposer d’une tombe où se recueillir.
Les femmes gardiennes de la mémoire
Il est en voyage », répétait Aïcha Ouazzane, fille de Belkacem Ouazzane, lorsque ses enfants réclamaient leur grand-père durant leurs visites au Maroc. À l’âge de dix ans, elle décide de leur dire la vérité : son père arrêté en 1973 n’est jamais revenu.
Sonia Ouazzane, la fille d’Aïcha, n’a jamais connu son grand-père. « Je suis la relève pour qu’on puisse continuer à honorer sa mémoire et celle de ma grand-mère décédée en 2020, partie sans connaître la vérité », affirme-t-elle.
« Les femmes sont les premières à avoir franchi le mur du silence », déclare Omar Ouazzane, le frère d’Aïcha, engagé à ses côtés depuis l’arrestation de leur père.
Cette transmission et ce refus de l’absence s’ancrent parfois dans les habitudes et les symboles du quotidien.
« Ma fille pose encore le couvert pour son père et si j’oublie de le faire, elle s’énerve. […] Et si quelqu’un lui dit que son père est mort, elle s’énerve », raconte Saliha[2], dont le mari a été arrêté dans les années 1990 en Algérie.
Depuis son adoption par l’ONU en 2006, la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées reconnaît comme victime « toute personne physique ayant subi un préjudice direct du fait d’une disparition forcée ». Les mères de disparus avaient activement participé à sa rédaction, afin de faire reconnaître le traumatisme des familles, confrontées à une absence sans possibilité de deuil.