« Ils n’ont même pas regardé mon CV » : Les journalistes syriennes discriminées

Malgré la progression de la Syrie de 36 places dans le dernier classement de Reporters sans frontières (RSF , publié le 30 avril, la présence des femmes dans le paysage médiatique syrien reste limitée et semée d'embûches. Des entretiens d’embauche aux reportages, les journalistes femmes sont confrontées à diverses formes de marginalisation, où les considérations de genre se mêlent aux origines géographiques, l'appartenance religieuse et à la structure même des institutions médiatiques.

Des photos d'une présentatrice d'Al Jazeera ont été déchirées – réseaux sociaux

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Maria*, 26 ans, une journaliste indépendante basée à Damas, raconte son désir de contribuer au paysage médiatique officiel, qu’elle critique depuis longtemps : « On ne peut pas critiquer sans proposer de contribution ou de solution » .

Mais sa candidature s’est heurtée à un rejet inattendu et injustifié. Elle raconte : « Mon ami m’a dit qu’ils cherchaient de nouveaux employés , mais ce que je pensais être un entretien d’embauche s’est transformé en conversation. L’employé m’a demandé  mon avis sur tout ce qui se passait actuellement dans le pays, puis plus précisément concernant les femmes, notamment celles de Damas. Il a affirmé que la capitale était en proie à la décadence morale, à la drogue et à la prostitution. J’ai rétorqué que c’était faux et proposé de revenir sur le motif initial de notre recontre. Mais il a déclaré : « Actuellement, nous ne recrutons pas.«  Je suis partie. Je ne sais pas si cette opportunité m’a échappée parce que je suis originaire de Soueïda ou parce que je suis chrétienne. […] L’employé n’a même pas regardé mon CV, il m’a posé des questions sur mes origines et mon lieu de résidence avant de se lancer dans un long monologue ».

L’exclusion de Maria – que ce soit parce qu’elle est une femme ou parce qu’elle est originaire de Suwaida, une ville majoritairement druze qui a été le théâtre d’un massacre perpétré par les forces gouvernementales en juillet dernier – semble s’inscrire dans un schéma qui se répète depuis la reprise des activités des médias et des institutions journalistiques en Syrie. La circulation et l’augmentation des images de réunions et d’événements, qu’ils soient culturels, politiques ou médiatiques, a mis en évidence une nette domination masculine, soulevant une fois de plus la même question : Où sont passées les journalistes syriennes ?

On dit souvent que les femmes travaillent dans l’ombre. Y compris dans ce domaine, on leur confie rarement des rôles ayant un impact direct. L’examen des témoignages et des déclarations officielles, révèle un schéma de discriminations qui ne repose pas toujours sur une exclusion directe. Elles se manifestent plutôt par une redistribution des opportunités et des rôles, ainsi que par une restriction de la visibilité et l’i nfluence des femmes sous prétextes de   « restructuration »  « , de « priorité commerciale », ou de « sécurité ».

La circulation et l’augmentation des images de réunions et d’événements, qu’ils soient culturels, politiques ou médiatiques, a mis en évidence une nette domination masculine, soulevant une fois de plus la même question : Où sont passées les journalistes syriennes ?

Une marginalisation justifiée par des motifs sécuritaires

L’expérience de Maria n’est pas un cas isolé ; nombre de journalistes femmes que nous avons interrogées sont confrontées à une exclusion similaire. Hanaa, ans, travaille à la Direction des médias d’Alep et possède une carte de presse du Syndicat des journalistes. Elle explique : « Avant la chute du régime, le travail des journalistes femmes dans le nord était limité et restreint à un petit nombre, pas plus d’une dizaine, au sein des institutions du Gouvernement de salut. Nous étions également victimes de menaces de la part d’inconnus, d’incidents, de violations, de diffamation, et même exposées à des risques de  violences physiques ».

Après la chute de Bachar Al Assad le 8 décembre 2024, Hanaa estime que son environnement de travail s’est en général relativement amélioré, tant en termes de sécurité que d’attractivité pour les femmes. Dans le classement annuel de Reporters sans frontières, publié le 30 avril 2026, la Syrie a progressé de 36 places pour atteindre le 141e rang, après avoir été classée 177e avant la chute du dictateur. Mais cette amélioration ne signifie pas la disparition des discriminations, mais plutôt une transformation de ses manifestations. Hanaa explique : : « Dans les médias, les hommes sont souvent privilégiés par rapport aux femmes. Nous sommes vues comme des « jeunes filles et divers prétextes fallacieux sont invoqués ».

La rhétorique paternaliste de la « protection » des femmes, dissimulée sous un voile de sollicitude, sert d’excuse pour exclure les femmes des terrains sensibles. Hanaa ajoute : « Lorsque nous couvrons des affrontements, on nous pousse à nous retirer sous prétexte de sécurité. » De fait, cela confine les femmes à des positions moins dangereuses et moins visibles, par une forme de tutelle qui privilégie les hommes. Pourtant Hanaa a travaillé dans des zones à risques, a déjà été blessée lors d’une mission et possède une grande expérience dans ce domaine.

À Damas, Reem, 30 ans, journaliste pour une plateforme indépendante, déclare : «  Je préfère être sur le terrain, mais on préfère souvent envoyer mes collègues masculins. Parfois, la capacité d’une journaliste femme à mener à bien des missions de terrain ou à obtenir des déclarations sensibles de la part des interlocuteurs est remise en question ».

Reem estime que l’essence du travail médiatique va au-delà du simple reportage d’informations et vise à établir une relation de confiance avec la société : « La présence des femmes est essentielle pour présenter un récit  plus équilibré et inclusif ».

Elle a décidé de s’éloigner des questions politiques et de se concentrer sur la couverture de sujets culturels, une spécialité moins sensible: Travailler dans le journalisme culturel n’était pas aussi simple qu’il n’y paraît tant sur le plan professionnel qu’éthique.  Reem a souvent été confrontée à des comportements non professionnels, allant parfois jusqu’au harcèlement de la part de certains collègues, se retrouvant une fois de plus dans un milieu masculin où elle ne se sentait pas en sécurité au travail .

Dans ce contexte, bien que les médias alternatifs aient offert un environnement relativement plus favorable aux femmes que les institutions officielles, l’absence de garanties juridiques et de mécanismes de responsabilisation rend leur protection fragile en cas de violations. Souvent le contrôle des bailleurs reste la seule garantie.

Les femmes journalistes sont réduites à de simples figures de proue, destinées soit à satisfaire les exigences de représentation des bailleurs de fonds, soit à créer une image progressiste qui plaise aux pays occidentaux chargés d’évaluer l’efficacité des nouvelles institutions gouvernementales et d’en déterminer la position. Les professionnelles des médias expriment leur déception face à ce recrutement superficiel, qui vide leur présence de tout sens et les soumet à une pression constante pour prouver que leur présence repose sur la compétence, et non sur le simple respect d’ un « quota ».

De manière générale, l’expérience syrienne ne peut être dissociée du contexte mondial, car le problème de la sous-représentation ne se limite pas à la Syrie. Selon les statistiques de l’Institut Reuters pour l’étude du journalisme, les femmes n’occupent que 27 % des postes éditoriaux dans 240 grands médias, alors qu’elles représentent environ 40 % des effectifs des journalistes.

La rhétorique paternaliste de la « protection » des femmes, dissimulée sous un voile de sollicitude, sert d’excuse pour exclure les femmes des terrains sensibles.

L'apparence et les vêtements également sujets à des discriminations

Les discriminations ne se limitent pas aux préférences de genre, mais touchent parfois à l’apparence et à la tenue vestimentaire. Hanaa témoigne : « En tant que femme portant le niqab, je rencontre des difficultés, comme des critiques ou mon exclusion des médias et de certaines réunions avec d’autres groupes religieux. Il arrive qu’une personne du ministère vienne me dire qu’il vaut mieux que je ne participe pas à telle ou telle réunion, car mon niqab véhicule une image négative et pourrait nuire à la paix civile ».

Paradoxalement, plusieurs personnalités médiatiques masculines et porte-parole officiels apparaissent avec de longues barbes et des moustaches rasées, ce qui soulève une question supplémentaire quant à la raison pour laquelle l’apparence religieuse est acceptée pour les hommes, alors qu’elle est moins tolérée pour les femmes.

Il est à noter que le classement mondial de la liberté de la presse de RSF positionne la Syrie au 177e rang sur 180 pays, parmi les pays où la liberté de la presse est la plus bafouée. Toutefois, ce recul n’affecte pas les deux sexes de la même manière, car il influence directement la situation des femmes en Syrie, ce qui a un impact direct sur leur présence dans l’espace public et leurs perspectives de développement professionnel .

Concernant cette marginalisation, la journaliste Hadeel Arja, cofondatrice de Front Line in Focus , déclare :  « Qu’il s’agisse de journalistes hommes ou femmes, il est impératif d’aborder un problème fondamental qui touche le journalisme syrien en général : les difficultés professionnelles auxquelles ce secteur est confronté. Aujourd’hui, on constate un grand nombre de professionnels des médias, mais certains d’entre eux ne possèdent pas les compétences professionnelles de base, ce qui nuit à la qualité et à la crédibilité de l’information. »

Elle ajoute : « Le simple fait qu’une femme journaliste travaille et intervienne dans la sphère publique constitue un défi en soi. Ce défi est sociétal, dans quelle mesure sa présence est acceptée dans la sphère publique. Et puisque les responsables et les décideurs font également partie de cette société, ce défi persiste. »

La présence des femmes est une nécessité

Le changement de pouvoir n’a pas nécessairement entraîné d’amélioration concrète de la situation des femmes journalistes, malgré l’octroi d’une plus grande liberté ; il a plutôt modifié la nature des difficultés qu’elles rencontrent. Alors que les conditions de travail des journalistes continuent de se détériorer, l’absence de véritables mécanismes de protection pour les femmes journalistes en zones de conflit est souvent compensée par la restriction de la couverture des sujets sensibles sur le terrain aux journalistes masculins .

Par ailleurs, l’Association des journalistes syriens a recensé 21 violations des droits des journalistes en Syrie dans son rapport annuel 2024, couvrant la période de janvier à septembre. Hayat Tahrir al-Sham, le groupe arrivé au pouvoir fin 2024, figure en tête de liste des auteurs de ces violations, ce qui soulève de sérieuses questions quant à l’avenir de la liberté de la presse dans ce nouveau contexte.

Dans ce contexte, la journaliste Maya Al-Bouti, du Réseau des femmes journalistes syriennes, explique que «  l’absence des femmes, parfois liée à des considérations géographiques ou identitaires, limite la capacité des médias à jouer un rôle fédérateur ». Elle ajoute :  « La participation des femmes est essentielle pour promouvoir la paix sociale et lutter contre les discours de haine, car elles ont une manière différente de communiquer et d’interagir, ainsi qu’une perspective qui élargit le champ du dialogue et offre des points de vue négligés par le discours patriarcal dominant, notamment dans le contexte difficile que traverse le pays ».

*Tous les prénoms ont été modifiés.
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