Hammamet, 13 février 2026.
« J’étais telle une pierre inerte. Ils ont voulu me sculpter à leur image. Je me suis perdue. Ils ont incarcéré mes cheveux dans le hijab et mon corps dans des vêtements amples. A 17 ans, j’ai décidé de reprendre le contrôle sur mon visage, j’ai enlevé le hijab, et la guerre a été déclarée. Ils m’ont dépossédée de mes livres. Comme si ma liberté était une forme de folie. Et comme j’étais femme, je devais payer mon émancipation au prix fort… ».
A la lecture du passage sur cet affrontement douloureux autour du hijab avec sa famille alors qu’elle était adolescente, la voix de Fatma tremble, l’émotion la submerge et les larmes coulent sur son visage. Sans les encouragements des autres participant.e.s à l’atelier de récits féministes, animé par Naceur Sardi, critique de cinéma et scénariste, elle aurait probablement interrompu la lecture de son texte écrit dans une langue arabe littéraire au ton poétique sur la thématique : « Comment êtes-vous deven.u.e féministe ? ».
« Je te suis reconnaissant d’avoir insufflé une part d’intime aussi intense dans ton texte », remercie Naceur Sardi.
Cet atelier, organisé dans un hôtel à Hammamet, est l’un des trois espaces, qui ont accueilli une trentaine de jeunes entre 19 et 35 ans pendant cinq jours (du 11 au 15 février 2026), lors de l’Université féministe de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD).
Un espace d’échange et de débat pour les 19-30 ans

Créée en 1989, l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) est la première organisation féministe tunisienne à avoir affirmé et imposé son autonomie vis-à-vis du pouvoir politique. En 2009, elle crée l’Université féministe Ilhem Marzouki (UFIM), baptisée en hommage à une des figures majeures du féminisme tunisien disparue l’année précédente. En 2016, une recommandation issue de l’un des Clubs de jeunes de l’organisation a préconisé la création, en complément des cycles de formation classiques de l’ATFD, des Universités d’hiver ou de printemps. Des espaces de débat dédiés aux 19-30 ans. L’objectif : favoriser l’esprit critique et encourager le réseautage et les échanges dans un cadre plus informel et convivial. La rencontre organisée récemment à Hammamet constitue la quatrième retraite de ce format de dialogue et d’apprentissage.
Une édition, qui a adopté pour thématique : « Art et culture, leviers de résilience du féminisme ».
Cheville ouvrière de l’évènement, Ahlem Bousserwel, membre du bureau de l’ATFD, a détecté chez les jeunes Tunisien.n.e.s un besoin de s’exprimer par l’art dans un contexte politique marqué par l’autoritarisme.
« Chaque Université développe sa propre spécificité. Pour cette édition, nous avons choisi de nous adresser à des participant·e·s occupant des postes intermédiaires — plutôt que décisionnels — dans le champ des droits humains, et manifestant un intérêt marqué pour les questions culturelles », fait remarquer Bousserwel.
21 récits écrits en quatre jours
Ils sont arrivés, 5 garçons et 28 filles, de Kebili, Tozeur, Gafsa, Tataouine, Kerkennah, Sfax, Sousse, Jendouba et semblent se connaître depuis longtemps tant les différents groupes, qui suivent des formations dans les ateliers théâtre, récits féministes et podcast, sont soudés. La plupart sont originaires du sud du pays, « là où la jeunesse commence tard », relève Bousserwel et où la soif d’art et de culture, pour cause de déficit d’infrastructures dédiées, se fait le plus sentir.
Les discussions entamées au moment des panels, en séances plénières, et dans les ateliers se poursuivent à table, dans le bar de l’hôtel ou le soir très tard dans les chambres des unes et des autres. On parle, dans une ambiance bon enfant, d’art engagé, de responsabilités sociales des médias, des films visionnés ensemble ici, de la Révolution du 14 Janvier 2011 telle que vécue par la génération Z, des blocages des unes et des autres, de cheminements personnels vers le féminisme, de masculinité toxique, d’une sororité perdue et retrouvée … Quelques frustrations affleurent néanmoins. « On aurait pu accorder davantage de temps et d’espace au débat après les interventions en plénière sur le traitement médiatique des luttes féministes ou sur le financement des œuvres artistiques féministes », estime Amel. De son côté, Gofrane regrette la configuration de la salle plénière, qui, selon elle, ne favorise pas des relations égalitaires entre les expert·e·s et les jeunes participant·e·s.
Auncun.e ne pense quitter l’hôtel pour toutes les attractions qu’offre la ville touristique de Hammamet en ce 14 février, fête de Saint Valentin, où tous les cafés et les magasins s’habillent de roses, de cœurs et de mots d’amour. C’est que le jour J, le 15 février, celui de la restitution des travaux des trois ateliers approche à pas de géant.
Ils sont arrivés, 5 garçons et 28 filles, de Kebili, Tozeur, Gafsa, Tataouine, Kerkennah, Sfax, Sousse, Jendouba et semblent se connaître depuis longtemps tant les différents groupes, qui suivent des formations dans les ateliers théâtre, récits féministes et podcast, sont soudés.
Dans l’atelier « Récits féministes », le groupe s’anime comme une ruche en pleine effervescence. Un deuxième thème, volontairement provocateur, est lancé : « Comment êtes-vous devenu·e antiféministe ? » Les protestations éclatent aussitôt. Naceur Sardi assume le parti pris et rétorque, un large sourire aux lèvres : « Cette perspective vous permettra de sonder les réminiscences du patriarcat que vous portez encore en vous. Écrire sur ce sujet vous donnera aussi l’occasion d’explorer différents registres, du sarcasme à la dérision, en passant par l’humour noir. »
Khaoula évoquera alors le « trop plein d’émancipation » des femmes tunisiennes, Wiem, adoptera un ton nostalgique pour raconter « le charme discret » des femmes d’antan, des femmes au foyer exemplaires, dont la vie est jalonnée de sacrifices, Asma reviendra sur l’importance de marier les jeunes filles « avant qu’il ne soit trop tard ».
21 textes seront recueillis par Naceur Sardi au terme de son atelier : « Un exploit en quatre jours seulement de travail ! »
Le critique de cinéma note encore : « J’ai été impressionné par la qualité de plusieurs textes et par la maturité intellectuelle des jeunes. Tous et toutes se sont révolté.e.s à un moment de leur vie, contre un ordre imposé dans leur vie familiale, sentimentale ou professionnelle. C’est également une génération qui continue à se chercher en adoptant un certain nomadisme multidimensionnel ».
Un podcast pour restituer les voix de l’Université
Pour les participant.e.s aux ateliers podcast (animé par Bochra Triki) et théâtre (dirigé par Rabab Srairi), la nuit du 14 au 15 février a été très longue. Les femmes et les hommes, ainsi que leurs formateur.e.s ont veillé jusqu’à trois heures du matin pour finaliser ici un podcast de 25 mn et là une performance théâtrale de trente minutes.
Pratique solidaire et intimiste, le podcast, que le public a pu écouter le 15 février a restitué l’ambiance de l’Université féministe, son énergie, sa dynamique de groupe et les ambitions de ses organisatrices.
Bochra Triki témoigne : « Les participant.e.s ont pris à cœur la pratique du montage, celle du son et du reportage ». Et à cette curatrice de festivals queer et formatrice d’ajouter : « Le podcast donne une liberté de parole introuvable dans d’autres médiums. Il permet une indépendance et une souplesse au moment de sa distribution. C’est aussi la voix de personnes qui n’ont pas de voix et un vecteur intéressant de la pensée féministe. Les récits féministes ont toujours été invisibilisés, à nous militantes de leur garantir une trace à travers la documentation sonore », souligne-t-elle.
Pratique solidaire et intimiste, le podcast, que le public a pu écouter le 15 février a restitué l’ambiance de l’Université féministe, son énergie, sa dynamique de groupe et les ambitions de ses organisatrices.
En ce 15 février et à l’écoute de la restitution des travaux d’ateliers, dans le public rassemblé dans la grande salle de réunion de l’hôtel, naît une question centrale : que deviendront ces récits puissants ? Quel avenir pour le podcast que Bochra Triki s’apprête à peaufiner dans les prochains jours ? Et pour la performance théâtrale, saluée par une acclamation unanime ?
Saïda Ben Salem, participante à l’atelier théâtre, formule un vœu : « Que ces textes féministes prennent la forme d’un livre et que la performance devienne une pièce appelée à tourner sur les différentes scènes du pays. »
