Une tente pour dot : à Gaza, les filles paient doublement le prix du génocide

Face à la faim, aux déplacements et à l'effondrement du système éducatif et de protection sociale, la pratique du mariage forcé de mineures à Gaza refait surface avec une violence et une fréquence accrues. Certaines familles y voient une solution pour échapper à la pauvreté, un moyen de « protection » ou de se conformer aux convenances sociales, tandis que les filles paient un autre prix à la guerre brutale qui se poursuit depuis octobre 2023 : leur corps, leur éducation et leur enfance.

Cette illustration a été réalisée avec l’aide de l’intelligence artificielle.

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Dans un contexte de déplacements forcés, de dégradation de tous les aspects de la vie, avec la faim et la peur quotidiennes, le mariage forcé des jeunes filles à Gaza ne peut plus être considéré comme le maintien d’une pratique sociale antérieure à la guerre. Dans un nombre croissant de cas, il est devenu l’un des cruels « mécanismes de survie » auxquels ont recours les familles au bord du gouffre. Marier une fille, c’est « une bouche de moins à nourrir ». C’est « une dot qui pourrait aider à rembourser une dette », « une nouvelle carte de rationnement », voire une tente pour abriter la famille. C’est un mari, un homme que les parents croient capable de subvenir à leurs besoins. Dans cette situation, les filles sont les plus vulnérables.

Une famille qui a perdu sa maison, ses revenus, parfois le membre de la famille qui assurait le principal soutien financier, et qui n’est plus en mesure de se procurer de la nourriture, de l’eau ou un abri, peut voir dans le mariage d’une fille une issue. Mais ce changement de perspective – où la décision découle d’une nécessité et non d’un choix – n’efface en rien la violence inhérente à la situation. Une enfant est brutalement confrontée à des responsabilités matrimoniales, sexuelles et reproductives avant même d’avoir atteint sa pleine maturité, et son corps devient ainsi un instrument de l’économie de survie imposée par la guerre. Les filles de Gaza se retrouvent aujourd’hui au cœur d’une double violence : une guerre qui les a privées de leur foyer, de leur école et de leur sécurité, et une autre forme de violence, née de cette guerre, qui les arrache prématurément à l’enfance et les plonge dans une vie qu’elles n’ont pas choisie.

Alors que le taux de mariages d’enfants concernant les filles de moins de 18 ans était en baisse à Gaza en 2022, la guerre génocidaire en cours a inversé cette tendance. Medfeminiswiya a recueilli trois témoignages qui révèlent comment des éléments aussi simples qu’une tente, un sac de farine ou la peur de perdre son abri peuvent influencer une décision qui marquera toute la vie d’une jeune fille.

Il convient de noter que plus de 16 000 filles ont été tuées lors de la guerre israélienne contre Gaza entre octobre 2023 et décembre 2025, selon les chiffres d’ ONU Femmes – des chiffres que l’agence précise être potentiellement sous-estimés.

Nous avons rencontré Walaa al-Satari, féministe et militante des droits humains originaire de Gaza, qui œuvre auprès des femmes et des filles, pour parler du phénomène du mariage des enfants. Environ trois mois avant cet entretien, sa propre cousine, âgée de seulement 14 ans, a été mariée de force. Walaa al-Satari souligne que sa cousine aime toujours jouer, aller dehors et passer du temps avec d’autres enfants ; à 14 ans, elle devrait être en quatrième. Pourtant, comme beaucoup d’habitant.es de Gaza, elle porte les stigmates de la guerre, ayant vécu les bombardements, les déplacements et la perte d’êtres chers. Et maintenant, on attend d’elle qu’elle devienne une épouse, responsable d’un nouveau foyer.

 « En 2022, le taux de mariages enregistrés des filles de moins de 18 ans à Gaza avait chuté à 17,9 %, contre plus de 28 % en 2009, indique la militante. Mais le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) constate désormais une augmentation des mariages de mineures : en seulement quatre mois en 2025, des permis de mariage ont été accordés à au moins 400 filles âgées de 14 à 16 ans, et les chiffres réels sont probablement encore plus élevés, compte tenu de l’effondrement des systèmes d’enregistrement et du fait que certains mariages sont conclus de manière informelle. »

Quand la faim s'immisce dans le contrat de mariage

Walaa Al-Satari explique que si le mariage d’enfants était une pratique courante avant la guerre, c’est bien cette dernière qui a anéanti les garde-fous qui le freinaient. Écoles et universités ont été détruites, familles déplacées et dispersées, et la capacité des tribunaux, de la police et des organisations de défense des droits des femmes et des droits humains à atteindre la population a été considérablement réduite.

Durant les périodes d’incursions militaires et de séparation du nord et du sud de la bande de Gaza, les mariages étaient souvent conclus verbalement, sans enregistrement officiel ni vérification d’âge adéquate. Aujourd’hui, comme le souligne al-Satari, les tribunaux et les institutions se trouvent confrontés à des épouses qui étaient mineures au moment de leur mariage – certaines étant devenues mères depuis – tandis que leurs droits et ceux de leurs enfants demeurent non documentés et sans protection.

« En 2022, le taux de mariages enregistrés impliquant des filles de moins de 18 ans à Gaza avait chuté à 17,9 %, contre plus de 28 % en 2009. Mais l’UNFPA constate désormais une augmentation des mariages de mineures : en seulement quatre mois en 2025, des permis de mariage ont été accordés à au moins 400 filles âgées de 14 à 16 ans, et les chiffres réels sont probablement encore plus élevés. »

Mais l’effondrement du système judiciaire ne représente qu’une partie du tableau. L’autre, est une économie ravagée par la guerre : après que le taux de pauvreté à Gaza a atteint environ 64 % à la mi-2023, la Banque mondiale indique que toute la population de la bande de Gaza vit désormais dans la pauvreté.

Walaa Al-Satari nous explique les répercussions : « Avec l’évolution des systèmes d’aide pendant la guerre, le fait de séparer sa carte de rationnement après le mariage, ou d’obtenir une allocation indépendante, est devenu une motivation supplémentaire pour certaines familles. Les mariages collectifs étaient également liés à l’aide, aux tentes ou à une assistance financière, faisant du mariage, pour certains, un moyen d’accéder à des ressources autrement inaccessibles. »

Mohammed Youssef al-Najjar, avocat et consultant juridique exerçant devant les tribunaux islamiques, civils et militaires de Gaza, fait ce même constat, au sein même des tribunaux. « Les futurs mariés et leurs familles parlent de tentes, d’aide alimentaire, de bonbonnes de gaz et d’autres produits de première nécessité comme facteurs motivant le mariage. Je vois presque quotidiennement des contrats de mariage conclus pour de très jeunes filles, certaines âgées de seulement 15 ans. »

« Bien qu’un décret-loi palestinien promulgué en 2019 ait fixé l’âge légal du mariage à 18 ans, son application à Gaza reste soumise à une réalité juridique différente », poursuit l’avocat. Selon des sources onusiennes, le Conseil judiciaire de la charia fixe l’âge minimum à 15 ans lunaires pour les femmes et à 16 ans lunaires pour les hommes, tout en autorisant la validation judiciaire des mariages impliquant des personnes de moins de 18 ans. »

Mohammed Youssef al-Najjar estime que cette lacune doit être comblée et appelle à l’interdiction du mariage des personnes de moins de 18 ans, que ce soit par le biais d’un amendement législatif ou d’une directive judiciaire contraignante adressée aux tribunaux.

Le mariage envisagé comme « une protection »

Dans les témoignages de Walaa al-Satari et de Mohammed Youssef al- Najjar , le terme arabe « al- satr » revient fréquemment. Ce concept englobe la pudeur, l’intimité et la protection contre le regard public. Dans les camps de déplacé.es, où les sanitaires sont communs, les files d’attente pour l’eau sont interminables et les familles vivent entassées et craignent pour la sécurité de leurs filles – qu’elles soient victimes de harcèlement, d’agressions ou même du « jugement de la société ». Walaa Al-Satari, déplacée à onze reprises et ayant vécu dans différents camps, connaît trop bien la réalité de la vie sous une tente : un simple morceau de tissu ou de plastique n’offre ni intimité ni sécurité.

Dans ce contexte, le mari peut être perçu, au sein de la famille, comme un protecteur, et sa famille comme un refuge de substitution, notamment si les parents de la fille ont été tués ou contraints de voyager pour des soins médicaux, laissant certains de leurs enfants derrière eux. La militante souligne que la crainte de voir une fille se retrouver seule et sans soutien a poussé certaines familles à considérer le mariage comme la garantie qu’une seconde famille prendra en charge sa protection.

Mais la question cruciale qui se pose ici est celle de savoir quel type de protection exige qu’une fille sacrifie son enfance, son corps et son éducation pour être « en sécurité ».

La protection fondée sur le mariage d’une enfant n’élimine pas le danger. Elle ne fait que le déplacer de la sphère publique vers l’institution du mariage, où l’autorité de la fille sur ses propres décisions s’affaiblit et sa capacité à partir est fortement réduite.

Asala Kallab, professionnelle des médias et animatrice communautaire féministe à Gaza, qualifie ce phénomène de « mécanisme de défense négatif ». Avec Walaa al-Satari, elle a lancé l’initiative « Enfant-Mère » face aux crises humanitaires, juridiques et sociales qui menacent les jeunes filles. Cette initiative s’adresse aux filles de 10 à 18 ans et propose des actions de sensibilisation, un soutien psychologique et des activités dans les écoles et les centres d’accueil.

Asala Kallab décrit le mariage précoce comme un « obstacle » qui interrompt le parcours scolaire d’une fille, la transformant en « enfant-mère » accablée par des responsabilités qui la dépassent largement.

La protection fondée sur le mariage d’un enfant n’élimine pas le danger. Elle ne fait que le déplacer de la sphère publique vers l’institution du mariage.

L’impact des grossesses pour les jeunes filles

Les risques sont aggravés lorsque les mariages précoces entraînent rapidement des grossesses. Selon l’ UNFPA , près de 10 % des grossesses nouvellement enregistrées à Gaza en décembre 2025 concernaient des adolescentes. Les données de l’UNFPA indiquent également que le taux de natalité chez les adolescentes a plus que doublé par rapport aux niveaux d’avant-guerre, et ce, alors même que l’accès aux soins obstétricaux et néonatals est gravement compromis.

Pour une jeune fille souffrant de malnutrition, la grossesse est indissociable de la guerre. Walaa Al-Satari évoque l’anémie, les fausses couches, les hémorragies, les dystocies et les complications de grossesse. Mais l’impact dépasse le simple aspect physique : la jeune fille porte le traumatisme de la guerre et se voit ensuite accablée par des responsabilités conjugales, familiales et sexuelles bien au-delà de son âge. Walaa Al-Satari souligne que certaines d’entre elles sont confrontées à la dépression, à l’isolement et à une peur constante.

L’éducation figure parmi les pertes les plus difficiles à compenser. « Le retour à l’école après le mariage et la grossesse est possible en théorie, mais rare en pratique. Privées de diplômes, de compétences et de perspectives d’emploi, les jeunes filles deviennent économiquement dépendantes de leur mari ou de sa famille », explique Wala al-Satari, résumant le lien entre argent et pouvoir par l’adage : «Celui qui posséde l‘argent a le pouvoir. »

Dans une société où la guerre a ravagé l’économie, la perte d’accès à l’éducation devient bien plus qu’une simple tragédie personnelle. Elle crée les conditions d’une génération de femmes moins aptes à accéder à l’indépendance, à refuser la violence ou à décider de leur propre avenir. Et cette dépendance dépasse le simple cadre financier. S’appuyant sur ses travaux et sur sa propre expérience de déplacement forcé, Walaa al-Satari met en lumière des cas de violences physiques, psychologiques et verbales infligées à de jeunes épouses par leurs maris ou la famille de ces derniers. Dans un contexte où les espaces sûrs sont rares, une jeune fille peut ne trouver aucun refuge pour exprimer ses griefs, et c’est parfois sa propre famille qui la contraint à rester. Ainsi, ce qui lui était présenté comme une « protection » se révèle en réalité une source de peur supplémentaire.

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