Le nom qu’elles ont choisi résume tout : TighriUzar, « la voix des racines ». Le trio est né en 2009 en France, loin de la Kabylie natale et de la région d’Azazga dont sont originaires les sœurs Ammour : Samia (52 ans), Naïma (56 ans) et Nadia (55 ans).
Leur histoire commence bien avant leur première scène, dans une maison où la musique était partout. « Le chant existe depuis toujours dans nos vies, depuis toutes petites », raconte Nadia Ammour. Leurs parents y sont pour beaucoup. Leur père était poète. Leur mère connaissait par cœur un immense corpus de chants rituels. « Tous les rituels du quotidien étaient accompagnés d’un chant, se souvient Samia, la cadette des Ammour. La cérémonie du henné, l’arrivée de la mariée, les femmes qui allaient chercher l’eau à la rivière, les accouchements, le deuil… Notre mère connaissait tout ce répertoire. »
Très jeunes, les trois sœurs aiment déjà monter sur scène. « Pour tous les spectacles de l’école, nous étions les premières inscrites, raconte Naima, l’aînée. Nos parents nous ont toujours encouragées. Il y avait des filles dans notre école à qui les parents ne permettaient pas de chanter, parce que c’était mal vu. Mais nous n’avons jamais eu ce problème mes sœurs et moi. »
Sans en prendre conscience, les trois sœurs grandissent au cœur d’un matrimoine. Car ces chants appartenaient surtout aux femmes. Ils circulaient de génération en génération, dans les cuisines, les fêtes et les espaces féminins.
« Nous avons peut-être été la dernière génération à être témoin de ces traditions», se désole Naima. Et c’est précisément ce constat qui a tout changé.
Un héritage fragile
Le projet artistique de TighriUzar est né d’une inquiétude, lorsque les trois sœurs se retrouvent en France, loin de leurs racines : les dernières femmes qui connaissent ces chants ancestraux sont en train de disparaître et avec elles des fragments entiers de culture kabyle. Car celle-ci repose avant tout sur la transmission orale.
« L’écoute est vitale pour la transmission, rappelle Samia. Mais aujourd’hui, la télévision, les téléphones, la modernité ont changé les choses. Les jeunes n’ont plus le temps d’écouter. »
Dans les fêtes de village, les chants des anciennes sont parfois jugés démodés : « Les jeunes n’attendent qu’une chose : que le DJ commence pour se trémousser ! »
Alors les sœurs Ammour ont décidé de faire ce que font les passeuses de mémoire : collecter, préserver, transmettre. Leur démarche est à la fois artistique et documentaire.
Les chants qu’elles interprètent viennent de leur mère, mais aussi des anciens et des anciennes du village dont elles recueillent les souvenirs. « Pour moi c’était une mission sacrée, confie Nadia. Lorsque j’ai commencé, je voulais comprendre ce que je chantais, savoir exactement ce que je transmettais. Je voulais conscientiser mon art. »
Cette volonté de transmission s’inscrit aussi dans un engagement plus large. « En tant que militantes en Algérie, nous participions à beaucoup d’activités culturelles, notamment pour la préservation de l’identité amazighe, explique Nadia. J’ai également intégré à un moment donné l’association féministe Tharwa deFadhma Nsoumer, où j’ai participé à des ateliers de rédaction de lois égalitaires, à Tizi Ouzou et à Alger. »
« L’écoute est vitale pour la transmission. Mais aujourd’hui, la télévision, les téléphones, la modernité ont changé les choses. Les jeunes n’ont plus le temps d’écouter. »

L’exil, entre douleur et transmission
Si le groupe naît en France, ce n’est pas un hasard. Les trois sœurs ont connu l’exil.
Pour Nadia, arrivée en 2008 avec un visa d’études, la scène devient une manière de transformer la nostalgie en transmission. Pour Naima, l’aînée, le départ est un choix : « Je voulais une vie d’artiste, libre. »
Mais pour Samia, l’exil est une blessure : « C’est un exil forcé. Je porte toujours la douleur de vivre loin de mes racines ». La musique devient alors un refuge : « Ce sont ces chants que nous interprétons qui m’ont permis de tenir et de matérialiser toute cette nostalgie qui me submergeait ».
Quant à Naima, pour elle, l’exil ne se résume pas à une distance géographique. « Il y a un autre type d’exil qui me touche : l’exil intérieur des femmes, relève-t-elle. C’est tout ce que peut vivre une femme à l’intérieur d’elle-même, avec le poids de la société, sans pouvoir l’exprimer. J’ai rencontré beaucoup de femmes, notamment en intégrant l’association Femmes Solidaires, qui souffrent et qui ne peuvent pas parler de leur peine. Elles sont coincées dans cet exil intérieur, contraintes de sourire pour faire bonne figure devant les autres. »
Le souffle retrouvé de la mémoire
Aujourd’hui, les sœurs Ammour continuent de porter ces voix anciennes sur scène et dans des ateliers. Et parfois, quelque chose de précieux se produit. « Nous avons rencontré des familles qui nous ont dit que nos chants ont créé du lien entre les grands-parents et les petits-enfants, raconte Naima, émue. La musique et l’art sont les meilleures manières de préserver une culture, de faire vivre une langue ancestrale et de créer une continuité entre les générations. »
C’est peut-être leur plus grande fierté. Car pour elles, ces chants sont plus qu’une musique. « Ce sont des liens, dit Samia. Un lien humain. Un lien à la terre. Un lien à l’histoire. »
Dans un monde où les cultures minoritaires disparaissent à une vitesse vertigineuse, le travail de ces trois sœurs rappelle une vérité simple : la mémoire n’est jamais abstraite. Elle a une voix. Et très souvent, cette voix est celle des femmes. Parce que ce sont elles qui, depuis des siècles, portent les histoires que personne n’écrit.