Forum à Rabat : l’égalité de genre à l’épreuve des réalités politiques et sociales

À Rabat, le 28 avril, chercheur·ses, militant·es et acteur·rices de terrain se sont réuni·es à l’initiative de l’IRD et d’Equipop pour interroger les liens entre égalité de genre et jeunesses. Derrière les discours d’engagement, les échanges ont mis en lumière des réalités plus contrastées : persistance des normes, fragilité des acquis et difficultés à transformer les mobilisations en changements concrets.

Table ronde “Jeunesses et mobilisations au Maroc, Liban et Tunisie : entre nouveaux horizons d’engagement et dynamiques réactionnaires” © Jawad Elajnad

Le forum « Égalité de genre et jeunesses », organisé par l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) et l’ONG Equipop le 28 avril dans la capitale marocaine a posé une question centrale : comment faire de l’égalité une réalité concrète pour les jeunes générations ? Entre production de savoirs et dynamiques militantes, les échanges ont rapidement mis en évidence un décalage persistant entre ambitions politiques et réalités sociales.

Un premier consensus s’est imposé autour du rôle de la recherche. Produire des données, documenter les inégalités et analyser les pratiques permet de dépasser les perceptions et d’ancrer les débats dans des faits. Comme l’a rappelé Roula Douglas, journaliste et chercheuse libanaise, « la recherche permet de poser un regard juste sur les situations ». Un enjeu d’autant plus central que les inégalités restent souvent invisibilisées ou réduites à des impressions.

Persistance des normes sociales et remise en cause des acquis juridiques

Les travaux présentés ont ainsi mis en lumière des réalités concrètes. Au Maroc, les recherches sur les pratiques sportives des jeunes montrent que, malgré un discours institutionnel valorisant l’égalité, les normes de genre continuent de structurer les trajectoires. Les jeunes filles restent confrontées à des obstacles persistants, et seules les plus déterminées parviennent à maintenir une pratique dans la durée. Ce décalage entre politiques publiques et expériences vécues a traversé l’ensemble des discussions.

À l’échelle régionale, les interventions ont révélé des dynamiques contrastées. En Tunisie, Sarra Ben Said, présidente du mouvement « Aswaat Nissa », a évoqué une phase de « résistance » face à des tentatives de remise en cause des acquis juridiques, dans un contexte de recul démocratique. Malgré des avancées majeures comme la Constitution de 2014 et la loi de 2017 contre les violences faites aux femmes, les droits apparaissent aujourd’hui fragilisés par la restriction de l’espace civique et la criminalisation de certain·es militant·es. Au Liban, la chercheuse en sciences de l’information et de communication Roula Douglas a souligné que les progrès législatifs, comme l’abrogation en 2017 de dispositions protégeant les violeurs ou l’adoption de lois contre le harcèlement, se heurtent à des structures sociales et juridiques qui continuent de produire des inégalités, notamment à travers les lois de statut personnel.

Au Maroc, le militant pour la justice de genre et les libertés corporelles et sexuelles Soufiane Hennani a mis en avant l’émergence de nouvelles formes de mobilisation, souvent portées par des jeunes et en dehors des cadres institutionnels classiques. Ces dynamiques, largement ancrées dans les espaces numériques, participent à renouveler les luttes féministes, tout en se heurtant à des résistances croissantes.

Produire des données, documenter les inégalités et analyser les pratiques permet de dépasser les perceptions et d’ancrer les débats dans des faits.

Montée d’un backlash antiféministe

Car un autre constat s’est imposé au fil des échanges : la montée d’un backlash antiféministe. Ce phénomène désigne l’ensemble des réactions hostiles en matière de droits des femmes et des minorités de genre. Il s’exprime à différents niveaux, politique, social, médiatique, et s’inscrit dans des dynamiques globales. Comme l’a souligné Soufiane Hennani, ces discours mobilisent « les mêmes arguments partout dans le monde », contribuant à une circulation transnationale des rhétoriques antiféministes. En Tunisie, des militantes ont évoqué la condamnation de l’activiste Saadia Mosbah à huit ans de prison pour son engagement contre le racisme et les discriminations, illustrant les risques croissants liés à la prise de parole. Dans plusieurs contextes, les espaces civiques se restreignent, les associations sont suspendues et les engagements féministes peuvent entraîner des poursuites judiciaires. Au-delà de ces formes institutionnelles, le backlash s’exprime aussi dans des violences diffuses : harcèlement en ligne, campagnes de discrédit, intimidations, doxing. Prendre la parole devient, pour certaines, un acte à risque.

Dans ce contexte, la place des jeunesses apparaît profondément ambivalente. D’un côté, elles sont au cœur des dynamiques de mobilisation, capables de créer de nouveaux espaces d’expression et de porter des revendications. De l’autre, leur influence réelle sur les politiques publiques reste limitée. Comme cela a été rappelé, « ce n’est pas parce qu’on donne la parole aux jeunes qu’ils sont réellement entendus ». Ce décalage alimente frustration et fatigue, dans des contextes déjà marqués par des crises économiques et politiques.

L’importance d’une approche intersectionnelle des inégalités

Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans ces transformations. Ils offrent des espaces d’expression inédits, mais participent aussi à une fragmentation des discours, où l’information scientifique se retrouve mise au même niveau que les opinions. Cette situation pose un défi majeur pour la construction d’un débat éclairé et renforce la nécessité de développer un esprit critique. Enfin, les échanges ont insisté sur l’importance d’une approche intersectionnelle pour appréhender ces dynamiques. Loin d’un simple cadre théorique, elle permet de comprendre comment les inégalités se construisent à l’intersection de plusieurs rapports de pouvoir : genre, race, classe, territoire, contexte politique. Elle invite à partir des expériences vécues à prendre en compte les réalités spécifiques des personnes concernées. Sans cette grille de lecture, les réponses risquent de rester partielles et de reproduire des angles morts.

L’égalité de genre ne peut être pensée indépendamment des réalités politiques, sociales et économiques.

Au terme de cette journée, un constat s’impose : l’égalité de genre ne peut être pensée indépendamment des réalités politiques, sociales et économiques. Si les jeunesses constituent un levier essentiel de transformation, leur mobilisation ne pourra produire des effets durables sans une articulation plus forte entre recherche, engagement citoyen et action publique. À Rabat, le forum aura permis d’en dessiner les contours, reste à en faire un véritable moteur de changement.

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