Rue İstiklal à Istanbul : sur les traces des artistes femmes

Aujourd’hui, la rue İstiklal est réputée pour ses boutiques et ses flots de touristes, mais dans le passé, de nombreuses artistes femmes y avaient leurs ateliers. En 2022, un parcours mémoriel féministe a permis de retracer leur histoire. Celle de la photographe arménienne Maryam Şahinyan, qui a documenté la diversité des communautés d’Istanbul ou celle d’İvi Stangali, peintre grecque stambouliote qui a perdu des dizaines de toiles suite à sa déportation en 1964. Chercheuses et conteuses féministes redonnent vie à leur existence, s’opposant à leur effacement par le nationalisme, les déplacements forcés, le patriarcat et les transformations urbaines.

Portrait en studio pris par Maryam Şahinyan à Foto Galatasaray, Beyoğlu, 1940. Source : SALT Research, Maryam Şahinyan Archive.

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Eylül Ali

Dans le parc Gezi, près de la place Taksim à Istanbul, se dresse une sculpture en marbre blanc intitulée « La Paix » et réalisée en 1974 par Lerzan Bengisu. Elle travaillait la pierre et le bronze à une époque où rares étaient les femmes artistes embauchées, et encore moins reconnues pour leurs œuvres exposées dans l’espace public. Son nom est souvent oublié, comme celui de nombreuses autres femmes artistes dont la présence dans la ville passe inaperçue.

En mai 2013, le parc Gezi est devenu le berceau des manifestations nationales de Gezi, qui ont duré plus de deux mois. Ce qui avait commencé comme une résistance aux projets du gouvernement de transformer l’un des rares espaces verts d’Istanbul en un centre commercial s’est transformé en un mouvement plus large contre la disparition des espaces publics et la montée de l’autoritarisme. Le parc a été préservé et la sculpture de Bengisu s’y trouve toujours.

Une mémoire oubliée de la plus célèbre rue d’Istanbul

Pourtant, la rénovation urbaine et la gentrification continuent de transformer Beyoğlu, le quartier qui entoure la célèbre rue İstiklal. Ses façades commerciales dissimulent l’histoire d’artistes femmes qui y ont vécu et travaillé. Des conteuses féministes retracent leur parcours, révélant les multiples strates de la mémoire de cette avenue de plus d’un kilomètre.

En 2022, j’ai participé à une promenade mémorielle menée par Curious Steps. Elle débutait par une question d’une simplicité trompeuse : comment le genre influence-t-il notre perception de la ville, notre relation à celle-ci et notre mémoire collective ? Organisée en partenariat avec la galerie Meşher, cette déambulation accompagnait l’exposition « Je–Tu–Elles : Un siècle d’artistes femmes », qui réunissait les œuvres d’artistes femmes dont les contributions ont souvent été négligées dans l’histoire de l’art.

Nous avons commencé à Narmanlı Han, autrefois un haut lieu d’ateliers d’artistes près du Tünel, à l’extrémité de la rue İstiklal, aujourd’hui transformé en espace commercial regorgeant de boutiques et de cafés. De là, nous avons visité dix autres lieux, où des femmes artistes avaient travaillé au début et au milieu du XXe siècle. Certains bâtiments subsistent ; d’autres ont disparu. À chaque étape, les guides nous ont présenté les femmes qui avaient occupé ces espaces, leurs pratiques artistiques et leur vie. Cette promenade a transformé ma perception d’une rue que je croyais connaître et m’a donné un sentiment d’appartenance à la ville plus fort. Parmi les nombreuses histoires entendues, deux ont particulièrement retenu mon attention.

Comment le genre influence-t-il notre perception de la ville, notre relation à celle-ci et notre mémoire collective ?

Maryam Şahinyan, la frabrique de la mémoire visuelle des Stambouliotes

Née en 1911 à Sivas dans une riche famille arménienne, Maryam Şahinyan fuit sa ville natale avec sa famille pendant le génocide arménien de 1915.¹ Ayant perdu leurs biens et leurs moyens de subsistance, ils s’installent à Istanbul et commencent à reconstruire leur vie.

Maryam quitte l’école pour aider son père dans son studio de photographie, où elle apprend le métier à ses côtés. En 1937, en partie à cause de la maladie de son père, elle reprend l’affaire familiale et assume la responsabilité financière de sa famille. Dans le contexte social conservateur de l’époque, de nombreuses femmes préférent être photographiées par une autre femme, ce qui contribue à la notoriété de Maryam.

Pendant près de cinquante ans, jusqu’en 1985, elle travaille chez Foto Galatasaray, conservant sa pratique photographique si particulière. Bien que le studio ait déménagé trois fois, il est toujours resté dans le quartier de Galatasaray, à Beyoğlu.

Şahinyan a laissé derrière elle des archives extraordinaires, composées d’environ 200 000 négatifs photographiques. Après vingt ans de conservation, ces archives ont été retrouvées et numérisées par une équipe dirigée par l’artiste et chercheur Tayfun Serttaş, au terme d’un processus de restauration de trois ans. Elles ont finalement été présentées au public lors d’une exposition et la publication d’un livre de photographies en 2011.

Ses photographies offrent un aperçu remarquable de la société stambouliote : religieuses arméniennes, femmes grecques, troupes de théâtre, musiciens et personnes de toutes identités de genre figurent parmi les milliers de portraits qu’elle a réalisés. Son studio est devenu un lieu où des personnes issues de différentes communautés pouvaient faire immortaliser leur vie et leur identité. Dans son essai Indivisible Singleness, Crowded Loneliness (Unicité indivisible, solitude peuplée), Karin Karakaşlı écrit : « La diversité véritablement cosmopolite d’Istanbul transparaît pleinement dans ces milliers d’images, probablement grâce à la position de Maryam dans la ville et à la confiance qu’elle inspirait. »

À travers son objectif, Şahinyan a préservé des aperçus d’une ville dont la diversité sociale et culturelle allait connaître de profonds bouleversements.

İvi Stangali (troisième en partant de la droite) avec des membres du groupe Onlar. Source : Wikimedia Commons.

La femme qui a bâti sa vie autour de l'art

Née à Istanbul en 1922, İvi Stangali est élevée par sa mère, Marika, devenue couturière après le décès de son mari. Marika a ouvert une boutique rue İstiklal et est une figure incontournable de la mode à Beyoğlu. Élève brillante et travailleuse, İvi est destinée, selon sa famille, à poursuivre ses études à l’étranger. Elle choisit cependant de rester à Istanbul et d’étudier l’art.

Entre 1942 et 1949, elle étudie à l’Académie des Beaux-Arts auprès de Bedri Rahmi Eyüboğlu, l’une des figures majeures de la peinture turque. Après avoir obtenu son diplôme, elle continue de travailler en étroite collaboration avec lui comme artiste et assistante jusqu’en 1964.

Inspirée par les motifs locaux et la tradition de la peinture miniature, Stangali dépeint la vie des rues de Beyoğlu et développe un style d’illustratrice unique. Dans les années 1950, alors que les publications littéraires sont fréquemment illustrées, ses dessins accompagnent de nombreux ouvrages.

Sa contribution à la scène artistique stambouliote dépasse largement le cadre de son propre travail. Elle fait partie des fondatrices du groupe Onlar (Groupe des Dix), qui ont exploré les possibilités de dialogue entre les formes artistiques traditionnelles et la peinture moderne. Au coeur des débats sur les traditions artistiques orientales et occidentales, Stangali contribue à la pérennité du groupe en organisant des réunions et en assurant la communication entre ses membres.

En 1963, İvi donne naissance à sa fille, Maya, qu’elle éleve seule. Alors que Maya n’a que onze mois, le nom d’İvi figure sur une liste de ressortissant.es grec.ques sommé.es de quitter la Turquie en raison de l’escalade des tensions liées à Chypre.²

En octobre 1964, İvi et sa fille sont expulsées vers la Grèce. Elles figuraient parmi les milliers de personnes contraintes de quitter le pays lors d’une campagne qui, au final, a expulsé plus de 12 000 ressortissant.es grec.ques deTurquie. Les personnes expulsées n’étaient autorisées à emporter que 20 kilogrammes de bagages et environ 20 dollars américains.

Ne pouvant emporter ses tableaux avec elle, İvi fait en sorte qu’une cinquantaine d’œuvres soient envoyées à Athènes par train. Elles n’y sont jamais arrivées.

Cette perte a été dévastatrice. Coupée de la ville, de ses collègues et du milieu artistique au sein duquel elle avait bâti sa vie, Stangali a produit très peu d’œuvres durant les trente-cinq années qu’elle passe à Athènes, jusqu’à sa mort en 1999.

Son déplacement forcé marque également le début de son effacement progressif de l’histoire de l’art. Comme le souligne l’historienne de l’art Seza Sinanlar Uslu dans son article Un nom oublié dans l’histoire de la peinture turque : « Même aujourd’hui, lorsque des photographies du duo travaillant ensemble sont republiées, les légendes mentionnant « Bedri Rahmi avec un assistant » […] continuent d’occulter le nom d’İvi et contribuent à effacer İvi Stangali. »

Réintégrer les femmes artistes dans l'histoire

Maryam et İvi, issues de milieux artistiques différents, partagent néanmoins d’importants points communs. Toutes deux appartenaient aux communautés non musulmanes d’Istanbul. Toutes deux ont subi les conséquences des violences nationalistes et des déplacements forcés, bien qu’à des périodes différentes de leur vie. Toutes deux ont poursuivi une carrière artistique et acquis une indépendance financière à une époque où la vie des femmes était marquée par des attentes de genre restrictives. Pourtant, leur héritage artistique a emprunté des voies très différentes.

L’exil d’İvia a interrompu une carrière artistique prolifique, et la disparition de ses tableaux a privé les générations suivantes d’une grande partie de son œuvre. Les archives de Maryam, préservées comme un témoignage visuel des communautés d’Istanbul, auraient pu rester inconnues sans les chercheurs qui les ont retrouvées. Ces destins divergents illustrent combien l’héritage d’un artiste dépend non seulement de ses créations, mais aussi de ce qui subsiste et est commémoré.

La chercheuse Banu Karaca, dont les travaux portent sur la mémoire culturelle et les politiques de l’oubli, met en lumière la violence structurelle subie par Stangali et le silence de ceux qui l’ont connue. Dans un épisode de podcast consacré aux artistes déplacé.es, elle affirme qu’ « intégrer Ivi et les artistes exilés à la production du savoir artistique revient à transformer l’histoire de l’art elle-même. Et cela implique, par conséquent, de reconstruire les imaginaires de la vie et du vivre-ensemble dans ce territoire. » Leurs histoires nous invitent à nous interroger sur la place de l’histoire de l’art dans l’histoire et sur les personnes qui en sont exclues.

Dans le parc Gezi, la sculpture « Paix » de Bengisu se dresse toujours, son nom contrastant avec la violence et le déracinement qui ont marqué la vie des femmes, dont le souvenir est commémoré ici. Le long de la rue İstiklal, les ateliers de femmes ont disparu ou ont été reconvertis. Mais leurs histoires demeurent. Parfois, à travers le bouche à oreille, elles regagnent la mémoire collective de la ville.

Notes
1) Le génocide arménien a consisté en la déportation systématique et le massacre de masse des Arménien.nes par les autorités ottomanes, à partir de 1915. On estime à 1,5 million le nombre d’Arménien.nes qui ont péri.
2) En 1964, dans un contexte de tensions croissantes entre la Turquie et la Grèce au sujet de Chypre, le gouvernement turc a commencé à expulser les ressortissants grecs résidant en Turquie, dont beaucoup étaient nés à Istanbul ou dont les familles y vivaient depuis des générations. Ces expulsions ont également poussé de nombreux citoyens turcs d’origine grecque à quitter le pays.
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