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Sans questionner ma venue, le gardien de la bibliothèque m’invite d’un simple geste de la main, à monter l’escalier en pierres. Une fois arrivée à l’étage, je bifurque intuitivement à droite et arrive dans une pièce chaleureuse, aux étagères en bois remplies de livres et aux murs joliment décorés de tableaux de peinture, tous réalisés par des artistes femmes. Le bâtiment, qui aurait été un ancien entrepôt à l’époque byzantine, a été entièrement restauré. L’élargissement de la voirie l’a éloigné d’une quelques centaines de mètres du rivage sud de la Corne d’Or, cet estuaire qui rejoint le Bosphore et autour duquel s’étend la grande ville turque d’Istanbul. Sa fonction actuelle de centre de documentation et d’archives lui sied parfaitement.
Il n’y a dans la salle de lecture personne ce lundi matin, si ce n’est une chatte affectueuse qui me suit à la trace. J’explore les rayonnages librement, enveloppée dans le silence. Les ouvrages sont majoritairement en turc, mais aussi en anglais, allemand et français. Je choisis au hasard Season of Figs : Memories of a Turkish Childhood, de Niyaz Martin Wilson. Cette enseignante née à Istanbul dans les années 30 y raconte les souvenirs de son enfance, notamment son éducation dans une école américaine pour filles. Une dizaine de minutes plus tard, un employé de la bibliothèque vient interrompre ma lecture. Notre échange se résume à de grands sourires et quelques mots d’anglais ; nous ne partageons pas de langue en commun. Bien décidé à m’aider malgré cet obstacle, il revient peu de temps après avec plusieurs documents en main, retraçant l’historique de cet établissement unique en Turquie.
Sortir les femmes de l'ombre
The Women’s Library and Information Centre Foudation (WLICF) a été fondé en 1990 par cinq femmes, universitaires et écrivaines : Asli Davaz, Füsun Akatli, Füsun Ertuğ, Jale Baysal et Şirin Tekeli. Toutes réunies pour mettre en lumière une mémoire invisible, parfois effacée, dans un lieu spécifique. Ses murs renferment une vaste collection enrichie continuellement au fil des années : des classiques des études de genre turques, plus de 10 000 magazines féminins publiés entre 1869 et 2016, des centaines de thèses et mémoires universitaires, des milliers d’articles scientifiques, ainsi que des sources primaires telles que des cartes postales remontant à la fin du XIX siècle illustrant la vie quotidienne, plus de mille biographies d’artistes femmes, les archives de différentes associations féministes couvrant un siècle d’activités ou des enregistrements audio comme ces entretiens réalisés avec les membres d’une équipe de football féminine (Dinarsuspor).

La naissance de ce projet dans les années 90 est étroitement lié à la dynamique du mouvement féministe d’alors. Une première action de masse dans le pays est organisée en 1986 : une pétition réunie 7 000 signatures revendiquant l’application de la convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes (CEDAW). Autre première fois en 1987 : une marche, avec pour motif les violences conjugales et qui débouchera sur la création en 1990 d’un refuge à Istanbul. D’autres campagnes s’organisent à cette période, contre les violences sexuelles et contre notamment l’article 438 du Code Pénal qui prévoyait une peine réduite pour les violeurs si la victime était une prostituée. Par ailleurs, en parallèle de cet agenda militant, cette année 1990 voit l’établissement d’un premier centre de recherche et d’éducation sur les femmes à l’université d’Istanbul.
Ses murs renferment une vaste collection enrichie continuellement au fil des années : des classiques des études de genre turques, plus de 10 000 magazines féminins publiés entre 1869 et 2016, des centaines de thèses et mémoires universitaires, des milliers d’articles scientifiques.
Du fonctionnement aux dons d'archives : une entreprise collective
Une des particularités de la WLICF est son ambition de service public, bien qu’il s’agisse d’une initiative privée, soutenue financièrement par une forme de mécénat public et privé. Ouvert au public tous les jours de la semaine de 8h30 à 17h00, la bibliothèque fonctionne principalement avec l’énergie de bénévoles, toujours bienvenu.es. Je fais la connaissance de Elif Yaren Gaş, une étudiante en sciences politiques, qui après avoir donné de son temps pendant une année, s’occupe aujourd’hui de faire l’inventaire et de numériser certaines archives dans le cadre d’une mission rémunérée.
Elle s’éloigne de son bureau d’un mouvement de chaise roulante pour attraper derrière elle un épais dossier. Celui-ci renferme des archives personnelles de Fatmagül Berktay, une politologue née en 1950, qui s’est notamment intéressée à la place des femmes au sein des religions monothéistes. « Elle fait partie des trois militantes qui ont participé à la Quatrième conférence mondiale sur les femmes sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies à Pékin en 1995 et auxquelles nous nous sommes intéressées dans le cadre de notre dernier projet », explique la jeune femme, parcourant les notes de lecture, correspondances et discours minutieusement classés. Là encore, ce sont des bénévoles qui ont participé au travail de collecte durant trois mois.
Une des particularités de la WLICF est son ambition de service public, bien qu’il s’agisse d’une initiative privée, soutenue financièrement par une forme de mécénat public et privé.
Il arrive cependant que les archives prennent directement le chemin de la WLICF. Jusqu’à présent 127 femmes ont fait des dons. Celle qui a initié cette démarche est l’enseignante et membre parlementaire Hasene Ilgaz (1902-2000), très active tout au long de sa vie, autant en politique qu’au sein de la société civile à travers des dizaines d’associations. De nombreux documents personnels tels que des photographies, des brochures de journaux ou des courriers retracent son parcours de militante et témoignent d’un siècle d’histoire.
Diversité des activités
Lieu de mémoire, de recherche et d’élévation des consciences, la bibliothèque s’anime aussi chaque mois grâce à la tenue d’événements culturels ; des présentations d’ouvrages et des rencontres avec des invitées. Cette année, par exemple, un hommage a été consacré à la suffragette Nezihe Muhiddin (1889-1958), l’une des fondatrices de l’Union des femmes turques.
Au rez-de-chaussée, des livres sont disponibles à la vente, publiés par la WLICF : une bibliographie des périodiques féminins (1928-1996) de Hanimlar à Roza, ou bien une bibliographie de la littérature féminine (1955-1990). Il s’agit d’un autre axe de travail de cette institution culturelle. Compilées ainsi, les archives deviennent davantage accessibles et « peuvent ouvrir le champ à de nouvelles recherches », estime l’équipe. Et c’est bien là l’un des principaux enjeux de cette bibliothèque féministe : faire le lien entre le passé et le futur.