Lorsque le générique de fin apparaît à l’écran, l’émotion est palpable dans la salle. Certain.es spectateur.ices essuient discrètement leurs larmes. D’autres restent silencieux.ses, comme suspendu.es aux dernières images. Puis viennent les applaudissements. Longs. Nourris. Le public se lève pour saluer Malika, le nouveau film de la cinéaste franco-algérienne Mounia Meddour, déjà récompensé par le Prix du public et le Prix des lycéens au Festival international du film de fiction historique de Plaisance-du-Touch, une commune française située dans le nord du département de la Haute-Garonne.
Une héroïne qui refuse les cases
Inspiré du livre autobiographique Les Sandales blanches, écrit par Malika Bellaribi, mezzo-soprano franco-algérienne, et publié en 2008, le film montre une femme qui refuse les assignations. Née dans un bidonville français, issue de l’immigration, marquée par un grave accident durant son enfance, la jeune femme utilise l’art comme un exutoire.
Le film raconte bien plus qu’une réussite artistique. Il interroge le déterminisme social, les barrières invisibles et les plafonds de verre qui continuent de structurer les parcours de vie. Comment sortir des cases dans lesquelles la société vous enferme ? Comment continuer à croire en ses ambitions lorsque son prénom détonne, que son nom paraît difficile à prononcer, que son physique ne correspond pas aux normes attendues ou que son milieu d’origine semble incompatible avec les sphères les plus élitistes ?
Chez Mounia Meddour, l’émancipation passe une nouvelle fois par le corps et par la création artistique. Comme dans ses précédents films (Papicha, Houria), les femmes sont au centre du récit, porteuses d’une liberté qu’elles doivent souvent conquérir contre vents et marées.
Pour incarner Malika dans sa jeunesse, la réalisatrice a choisi Lilya Adad, musicienne et actrice marocaine. Formée au piano et au solfège au Conservatoire national de musique et de danse de Rabat, puis au Berklee College of Music de Boston, elle fait ses premiers pas au cinéma avec Malika dans un rôle qui fait directement écho à son parcours de musicienne.
Chez Mounia Meddour, l’émancipation passe une nouvelle fois par le corps et par la création artistique. […] les femmes sont au centre du récit, porteuses d’une liberté qu’elles doivent souvent conquérir contre vents et marées.
« Les rêves sont des pulsions de vie »
Présente à l’avant-première, Malika Bellaribi a répondu aux nombreuses questions du public. Son intervention a permis d’éclairer plusieurs dimensions du film, notamment la place essentielle qu’occupent les rêves dans son parcours.
« Ce qui est intéressant dans ce film et qui me tenait à cœur de voir à l’écran, c’est qu’il est important d’avoir des rêves. Dans la vie, les rêves sont souvent quelque chose qu’on ne nous autorise pas. Pourtant, les rêves sont des pulsions de vie », souligne-t-elle.
Son histoire commence en 1956 dans les bidonvilles de Nanterre, en banlieue parisienne. Un univers que le film restitue sans misérabilisme : « Dans ce bidonville, malgré toute la misère et la difficulté, je me souviens qu’il y avait beaucoup d’amour et de solidarité. D’où mon désir d’organiser cette avant-première ici, à Nanterre. Là où tout a commencé. »
Renversée et écrasée par un camion à l’âge de 5 ans, Malika Bellaribi vit plusieurs années loin de sa famille. « J’ai passé plusieurs années auprès des sœurs religieuses après mon accident, pour recevoir des soins. C’est chez elles que j’ai découvert le chant lyrique. Cette musique m’a aidée à m’en sortir durant ces longues années d’hospitalisation », confie-t-elle.
Mais ce rapport à la musique ne vient pas uniquement des années passées auprès des religieuses. Malika Bellaribi évoque aussi l’influence de sa mère, musicienne à sa manière : « Ma mère jouait de la derbouka et lorsqu’elle était malheureuse, elle racontait sa vie en chantant et je pense que j’ai pris ça de chez elle — raconter sa vie, ses malheurs avec la musique —, mais j’en ai fait de l’opéra. »
Dans le film, la musique devient alors un moyen de survie. Un outil de reconstruction. Une manière de réhabiter un corps meurtri et de retrouver une forme de puissance. Mais le combat le plus difficile n’est pas toujours celui que l’on croit.
« Parmi toutes les difficultés que j’ai traversées, le plus difficile est de réussir à s’aimer. Car dans notre culture nord-africaine, l’amour, est une affaire compliquée. On ne peut pas chanter, transmettre de l’émotion, si on ne s’aime pas. J’aimerais dire aux jeunes : apprenez à vous aimer. »
« Parmi toutes les difficultés que j’ai traversées, le plus difficile est de réussir à s’aimer. Car dans notre culture nord-africaine, l’amour, est une affaire compliquée. On ne peut pas chanter, transmettre de l’émotion, si on ne s’aime pas. J’aimerais dire aux jeunes : apprenez à vous aimer. »
Transmettre à son tour
Surnommée la « diva des banlieues », Malika Bellaribi a consacré une grande partie de sa carrière à ouvrir les portes de la musique classique à des publics qui en sont habituellement éloignés.
« Durant vingt-cinq ans, j’ai monté des opéras avec des personnes issues de quartiers défavorisés qui ont eu l’opportunité d’être accompagnées par des professionnels et d’avoir accès à ce milieu très fermé de la musique classique », explique-t-elle.
Cette volonté a donné naissance à l’association Voix en Développement, créée en 1999. L’association développe des projets artistiques et culturels à vocation sociale fondés sur la voix, le chant et l’opéra. Son ambition : rendre la musique classique accessible à tous, favoriser la confiance en soi, la mixité sociale et la reconstruction personnelle à travers la pratique artistique.
Dans la salle, Olivier, bénéficiaire des actions de l’association, témoigne de cet engagement :
« Malika a ouvert des portes à des femmes dont les situations personnelles sont très compliquées, des mamans isolées notamment […] Pour permettre à des femmes dont les familles ne les laissaient pas sortir en soirée, elle a adapté les horaires de certains ateliers en les faisant l’après-midi. C’est une femme exceptionnelle. »
Le public pourra prolonger cette rencontre avec l’artiste le 18 novembre prochain, date de sortie du film mais aussi de son nouvel album, Regards de femme, une œuvre qui prolonge le dialogue entre musique, mémoire et transmission.
