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« Honte à vous… ce n’est pas un endroit pour les femmes. Ce marché est réservé aux hommes ! » C’est en ces termes qu’un jeune homme a interrompu une femme lors d’une interview diffusée sur Bahia TV , simplement parce qu’elle avait choisi d’entrer pour la première fois au marché aux moutons.
Le marché aux moutons d’Alger est un lieu traditionnellement dédié à la vente de bétail, un espace si masculin que la présence des femmes y est largement considérée comme inhabituelle. L’incident, survenu en mai 2026, quelques jours avant l’Aïd al-Adha, s’est rapidement diffusé sur les réseaux sociaux.
Bien que la femme était plus âgée que lui, le jeune homme a insisté pour l’exclure du marché, provoquant l’indignation générale de nombreuses influenceuses. Elles ont lancé une action solidaire en se rendant elles-mêmes au marché aux moutons et en prenant des photos à l’intérieur, faisant de ce geste un symbole de protestation contre l’exclusion des femmes.
Des femmes exclues de nombreux espaces publics
Mais cet incident n’est pas isolé ; il s’inscrit dans un schéma récurrent où les femmes sont intimidées et dissuadées d’accéder à des espaces traditionnellement masculins. Un fait similaire s’est produit lors d’un match du championnat algérien de 2024 entre le MC Alger et le WA Tlemcen au stade du 5 juillet, lorsque le joueur Youcef Belaïli a contesté une décision de l’arbitre internationale Ghada Mahat. Il a tenté de la saisir par le bras pour l’empêcher de sortir un carton, une scène qui a suscité une vive indignation face aux tentatives d’intimidation des femmes et à leur exclusion des enceintes sportives. Suite à cet incident, des campagnes en ligne ont défendu l’agression, arguant que « les stades ne sont pas des lieux pour les femmes ».
Ce schéma d’exclusion spatiale est également évident dans les campagnes de diffamation menées cette année contre les étudiantes et les jeunes femmes qui campent dans les zones forestières éducatives. Des appels ont circulé, exhortant les parents à « discipliner » leurs filles au nom de la préservation des coutumes et des traditions, cherchant en réalité à restreindre la présence des femmes dans les espaces récréatifs et naturels.
La résistance à la présence des femmes dans l’espace public ne se limite pas aux corps vivants, mais s’étend jusqu’aux oeuvres d’art. La célèbre statue « Ain El Fouara » à Sétif, une sculpture du XIX siècle représentant une femme nue, a été vandalisée à plusieurs reprises.
En sociologie, l’espace public est étroitement lié à la citoyenneté et au droit des individus d’accéder librement aux espaces partagés. Pourtant, des chercheurs comme David Harvey, auteure de l’ouvrage « Villes rebelles : du droit à la ville à la révolution urbaine » (2012
soulignent que les espaces publics ne sont jamais totalement neutres ; ils sont façonnés par des rapports de pouvoir qui permettent à certains groupes de les occuper plus librement que d’autres. Dans cette perspective, la question centrale n’est pas simplement de savoir qui peut accéder à l’espace public, mais qui considère sa présence comme légitime et sans restriction.
« Je suis immédiatement assaillie par des inconnus qui me dévisagent, ce qui me met très mal à l’aise. Comme si je commettais un crime, en public, en plein jour. »
Des rues peu accueillantes et une surcharge économique
« Je suis immédiatement assaillie par des inconnus qui me dévisagent, ce qui me met très mal à l’aise. Comme si je commettais un crime, en public, en plein jour. » C’est ainsi que Nassima Habib, 25 ans, résume son expérience de l’espace public. « Souvent, lorsque je me retrouve debout ou assise à un coin de rue ou à un arrêt de bus, à attendre quelqu’un ou à passer un coup de fil, je remarque que je suis suivie par des regards désapprobateurs et accusateurs », ajoute-t-elle. « Pour beaucoup de femmes, c’est devenu tellement courant que cela fait partie intégrante de la vie en public. »
« De nombreuses jeunes femmes préfèrent aujourd’hui se retirer de ces espaces publics et les éviter complètement pour se protéger du harcèlement ou des agressions, et choisissent plutôt de passer du temps dans les restaurants et les cafés. Cela impose une charge financière supplémentaire aux femmes, qui finissent par payer pour ce qui devrait être un droit fondamental : celui de se sentir en sécurité et de bénéficier d’une certaine intimité », poursuit Nassima.
« Les femmes se déplacent dans les villes comme si elles y commettaient une intrusion »
Cette réalité contraste fortement avec le cadre juridique algérien. L’article 40 de la Constitution de 2020, paragraphe 1, affirme l’engagement de l’État à protéger les femmes contre toutes les formes de violence « en tous lieux et en toutes situations, dans les sphères publique, professionnelle et privée ». Le paragraphe 2 du même article garantit aux victimes l’accès à des centres d’hébergement et de prise en charge, à des voies de recours appropriées et à une assistance juridique gratuite.
Pour Chaimae (un pseudonyme), 22 ans, son sentiment de sécurité dépend du lieu. « Dans certaines rues, je peux marcher calmement et sereinement, mais dans certains quartiers populaires, les hommes me fixent du regard de façon trop insistante et suggestive, et j’ai peur. Sans m’en rendre compte, mon corps se met en état d’alerte, ce qui me rend plus anxieuse et me pousse à marcher plus vite », explique-t-elle.
Chaimae décrit ces regards comme « des hommes qui nous fixent d’une manière effrayante, comme s’ils traquaient une proie. Souvent, ces regards dégénèrent en harcèlement direct. »
Elle se souvient d’une agression survenue à la gare de Tafourah, l’un des plus importants nœuds de transport de la capitale algérienne : « Un homme a eu l’audace de me toucher. Je l’ai immédiatement repoussé, mais étrangement, personne n’est intervenu, malgré la foule. Personne n’a réagi. J’ai réussi à me défendre, mais le silence de la société face au harcèlement en public, la culpabilisation de la victime et les questions sur sa tenue vestimentaire demeurent un problème qui mérite d’être abordé et résolu.»
La peur s’étend parfois jusque dans les quartiers résidentiels. Chaimae évoque cette sensation systématique de « passage inquiétant » : « Ce concept me rappelle un sentiment que j’éprouve chaque jour, dès que je sors de mon immeuble. Les regards insistants et la surveillance constante des voisins sont devenus épuisants, à tel point que j’ai annulé de nombreux rendez-vous pour éviter de les croiser plusieurs fois par jour. La plupart sont des “ hayyata ”, des hommes qui passent de longues heures debout dans la rue ou adossés aux murs, à observer les allées et venues. »
Ces témoignages renvoient à l’observation de Shirley Geok-lin Lim, universitaire et critique littéraire féministe malaisienne-américaine âgée de 81 qui s’est illustrée par ses contributions aux études féministes, ainsi qu’aux études sur l’ethnicité et l’identité : « Les femmes se déplacent dans les villes comme si elles y commettaient une intrusion ».
« La suspicion à l’égard des femmes qui occupent l’espace public sans but pratique évident reflète une croyance profondément ancrée selon laquelle la présence des femmes doit toujours être justifiée et liée à une fonction spécifique. »

Sur le droit des femmes à une présence sans restriction
L’historienne tunisienne Fatma Ben Slimane soutient, dans un entrtien avec Medfeminiswiya, que le problème a des causes sociales et urbaines, rendant l’occupation de l’espace public plus onéreuse pour les femmes. « La suspicion à l’égard des femmes qui occupent l’espace public sans but pratique évident reflète une croyance profondément ancrée selon laquelle la présence des femmes doit toujours être justifiée et liée à une fonction spécifique, tandis que la présence des hommes est considérée comme un droit naturel qui ne nécessite aucune explication », explique-t-elle. Selon la chercheuse, le problème « ne se résume pas à savoir si une personne s’assoit sur un trottoir ou sur une place publique. Il s’agit de savoir qui est considéré comme ayant le droit légitime d’occuper l’espace public et qui est constamment tenu de justifier sa présence. »
Elle ajoute : « Lorsque nous disons que l’espace public est inconfortable pour les femmes, nous ne réclamons pas des espaces ou des rues qui leur soient exclusivement réservées. Nous revendiquons leur droit d’utiliser les mêmes espaces que les hommes, avec le même degré de confort, de sécurité et de légitimité sociale. Une ville juste n’est pas une ville qui offre des espaces isolés, mais une ville où chaque espace public peut être utilisé par tous sans crainte, car occuper l’espace sans avoir à se justifier est l’essence même de la pleine citoyenneté. »
Ben Slimane conclut son analyse en mettant en garde contre la légitimation de la violence et la normalisation de la peur. Elle explique que justifier les actes d’exclusion et de harcèlement envers les femmes par des excuses telles que « être au mauvais endroit ou au mauvais moment » transfère la responsabilité de la sécurité de la société aux femmes elles-mêmes, les poussant ainsi à restreindre leurs déplacements et à se retirer de l’espace public. Elle ajoute que le silence face à ces violations crée un sentiment d’impunité sociale, transformant la peur en une fatalité au lieu de s’attaquer à ses causes profondes, et faisant ainsi perdre à l’espace public son caractère de droit partagé et égalitaire.