En Égypte, des jeunes femmes dénoncent un schéma de prédation et d’abus sexuel dans les milieux culturels et de défense des droits humains

Ces derniers mois, les réseaux sociaux égyptiens ont été le théâtre de ce qui pourrait être considéré comme une troisième vague du mouvement #MeToo, suite à la diffusion d’un hashtag accusant de harcèlement sexuel le scénariste d’une série populaire diffusée pendant le dernier Ramadan. Les accusations se sont ensuite étendues à des personnalités des milieux de défense des droits humains, culturels et artistiques. Cette vague, impliquant des dizaines de personnes, a relancé le débat public sur les violences sexuelles et les mécanismes de responsabilisation dans ces domaines.

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Huit ans après avoir subi du harcèlement sexuel, la critique d’art égyptienne Manar Khaled a décidé de témoigner. Elle dit avoir été harcelée après avoir été attirée au domicile de AG, un scénariste popularisé par une série ramadanesque, sous prétexte de l’aider à préparer un voyage.

Manar a choisi de ne révéler que les initiales du nom de son harceleur. Dans une publication Facebook, elle explique pourquoi elle a préféré taire son identité : « Je n’ai peur ni de vous ni de lui, mais malheureusement, la seule preuve dont je dispose est mon histoire, qui remonte à des années. Ma seule mémoire est encore très vivace. » Manar n’a pas pu porter plainte contre lui, car près de huit ans s’étaient écoulés depuis les faits.

Bien qu’elle n’ait pas révélé son nom, son témoignage a suscité un vif intérêt médiatique et a encouragé d’autres filles et femmes à partager des expériences similaires avec cet homme.

Selon le récit de Manar, AG proposait des ateliers de formation aux étudiant.es en théâtre et il tirait parti de son réseau dans les cercles artistiques pour gagner la confiance et établir des relations avec de jeunes femmes, malgré l’absence de statut professionnel clairement défini ou de position officielle dans ce domaine.

« Il se servait de ses relations pour gagner la confiance de jeunes femmes ou de nouvelles venues dans le secteur en leur offrant des cadeaux, en s’intéressant à des détails de leur vie personnelle, puis en les pressant d’accepter une aide financière ou de petits boulots, créant ainsi un sentiment de dépendance ou de gratitude envers lui », explique Manar . «Parfois, si nous refusions son aide, il inventait de fausses opportunités d’emploi comme prétexte pour nous payer.»

« Il abordait des femmes plus jeunes, dont la plupart se trouvaient dans des situations de vulnérabilité psychologique, confrontées à des conflits familiaux ou manquant de soutien émotionnel à la maison. »

Des espaces prétendument sécurisés

Par ailleurs, fin février de cette année, plusieurs témoignages ont circulé contre d’autres personnalités des milieux de défense droits humains et de la société civile, notamment des avocats et des militants, en particulier Mohamed Taher, sous le hashtag #DidYouExposeAHarasserToday. Mohamed Taher se présente comme un défenseur des jeunes femmes cherchant à s’émanciper de familles abusives, collaborant avec des militant.es, des avocat.es et des professionnel.les de la santé mentale pour offrir des refuges et des espaces de soutien psychologique. Il est également le fondateur d’une initiative culturelle proposant un soutien psychologique aux personnes ayant subi des violences ou de la négligence affective.

Feminist activist Aya AbdelHamed

L’activiste féministe indépendante Aya AbdelHamed a reçu des dizaines de témoignages de jeunes filles et de femmes qui ont choisi de partager leur histoire avec elle, preuve de la confiance qu’elle a su gagner au sein des milieux féministes et de défense des droits humains égyptiens. Aya a ensuite publié ces témoignages sur son compte personnel après avoir anonymisé l’identité des femmes concernées.

Les accusations portées contre Mohamed Taher ont ensuite été portées devant les tribunaux . Les autorités égyptiennes l’ont arrêté et, selon les médias locaux, le parquet l’a inculpé d’agression sexuelle et d’exploitation d’un établissement à but lucratif sans autorisation. D’autres médias ont également diffusé des informations selon lesquelles il aurait avoué plusieurs des infractions qui lui sont reprochées. L’affaire fait néanmoins toujours l’objet d’enquêtes officielles et de procédures judiciaires.

« Ces témoignages ont révélé un schéma systématique de manipulation et d’exploitation, explique Aya. Il approchait de jeunes femmes, pour la plupart en situation de vulnérabilité psychologique, confrontées à des conflits familiaux ou en manque de soutien affectif à la maison. D’après ces témoignages, il s’introduisait dans leur vie comme un ami bienveillant et un confident, quelqu’un en qui elles pouvaient avoir confiance et vers qui se tourner dans les moments difficiles, avant d’attirer certaines d’entre elles chez lui, profitant de leur vulnérabilité psychologique. »

 Selon l’Université d’État de l’Ohio, le pédopiégeage est un processus graduel au cours duquel l’agresseur gagne la confiance de sa victime en se présentant comme aimant et attentionné, en évaluant ses besoins et ses vulnérabilités, et en lui offrant des cadeaux et de l’attention pour créer un lien affectif et une dépendance. Avec le temps, il l’incite à s’éloigner de sa famille, la rendant isolée et dépendante de lui psychologiquement et financièrement, ce qui facilite son contrôle et son exploitation.

La campagne « Avez-vous dénoncé un harceleur aujourd’hui ? » s’inscrit dans le prolongement du mouvement mondial #MeToo, le mouvement féministe qui a déferlé sur les réseaux sociaux en 2017 et sensibilisé le public au harcèlement et aux agressions sexuelles, notamment sur les lieux de travail. Ce mouvement visait à mettre en lumière l’ampleur alarmante du harcèlement, à encourager les victimes à briser le silence et à témoigner, et à exiger que les auteurs de ces actes soient tenus responsables.

Les témoignages ne se limitent pas à ceux recueillis par Aya AbdelHamed. D’autres femmes ont partagé anonymement leurs histoires avec des militantes, révélant que les faits allaient au-delà du harcèlement et incluaient également des viols, ce qui a conduit à la diffusion du hashtag #DidYouExposeARapistToday, en parallèle des témoignages. Cela a souligné la nécessité de disposer de voies légales sûres permettant aux femmes et aux filles de signaler le harcèlement et les violences sexuelles.

Alors que nombre d’accusés continuent de se protéger grâce à la légitimité qu’ils tirent de leurs positions au sein des cercles des droits de l’homme ou culturels, une question revient sans cesse dans le débat public : où vont les femmes ?

L’un des témoignages publiés par Aya AbdelHamed.

Où vont les femmes ? Justice alternative et refuges sûrs

Rania Rashwan a quitté en 2021 son village du gouvernorat du Fayoum pour échapper aux violences qu’elle subissait pour avoir refusé de porter le hijab. Arrivée au Caire, elle a été victime d’abus de la part d’individus se réclamant des milieux de défense des droits humains ou y participant activement. «Je ne savais pas qu’en quittant mes difficultés pour aller au Caire, la ville ne m’accueillerait pas à bras ouverts, qu’un autre cercle serait prêt à m’exploiter et à me faire du mal sous couvert d’aide », raconte Rania. « Les filles qui fuient la violence finissent par en subir encore de plus terribles, au sein même de ces cercles censés être des refuges. »

Alors que nombre d’accusés continuent de se protéger grâce à la légitimité qu’ils tirent de leurs positions au sein des cercles des droits de l’homme ou culturels, une question revient sans cesse dans le débat public : où vont les femmes ?

Lamia Lotfi, fondatrice de l’Initiative pour les femmes rurales, estime que ces cas révèlent un problème structurel plus vaste : le manque d’espaces institutionnels sûrs et spécialisés capables d’offrir un soutien professionnel. Elle explique que certaines personnes peuvent devenir des refuges informels pour les femmes et les filles.

Selon Lotfi, elle n’était pas proche de Mohamed Taher et leur première rencontre a eu lieu alors qu’elle suivait l’affaire d’une jeune fille qui avait échappé à un mariage coutumier forcé. Lotfi explique qu’elle s’était rendue au commissariat pour aider la jeune fille et qu’elle l’y avait trouvé, lui aussi prêt à lui apporter son soutien.

Elle ajoute qu’elle a remarqué que la jeune fille s’était profondément attachée à lui, et qu’elle lui a donc conseillé de cesser tout contact avec elle et de laisser l’organisation gérer l’affaire, car il n’était pas un spécialiste formé et sa présence dans de telles circonstances pouvait entraîner un attachement émotionnel malsain ou une dépendance psychologique.

D’après le rapport sur les violences faites aux femmes et aux filles en Égypte pour le premier semestre 2025, publié par la Fondation « Edraak » pour le développement et l’égalité, 122 cas de harcèlement sexuel et 10 viols ont été recensés, ainsi que des tentatives de viol et 62 cas d’agressions sexuelles sur mineurs, dont des viols de filles mineures. Ces chiffres témoignent de l’ampleur et de la diversité des violences sexuelles, indiquant que les témoignages rapportés ne sont pas des cas isolés , mais s’inscrivent dans un contexte plus large, étayé par des données documentées. Le rapport souligne également que certains crimes ont été accompagnés de tentatives de pression, de menaces ou de diffamation à l’encontre des femmes afin de les dissuader de porter plainte.

Existe-t-il une véritable obligation de rendre des comptes ?

Les appels se sont intensifiés en faveur d’enquêtes indépendantes au sein de certaines institutions et milieux culturels et de défense des droits humains concernant les personnes citées dans les témoignages circulant sous les hashtags récents, afin de responsabiliser les acteurs qui y travaillent et de créer des voies plus sûres pour les femmes qui souhaitent signaler les abus.

Les témoignages qui circulent ne sont pas des incidents isolés , mais font partie d’un contexte plus large étayé par des données documentées.

Parallèlement, ces appels soulèvent des questions quant à la capacité des institutions non judiciaires à mener des enquêtes indépendantes et impartiales, notamment lorsque les accusés appartiennent aux mêmes réseaux professionnels que ceux qui supervisent le processus.

 

En septembre de l’année dernière, le Centre égyptien pour les droits des femmes (ECWR) – l’une des principales organisations féministes de défense des droits humains du pays – a publié un communiqué annonçant les résultats d’une commission d’enquête interne formée après qu’une jeune femme a accusé l’un des avocats de l’organisation de harcèlement.

 

L’ECWR a publié la décision du comité, qui comprenait la déclaration suivante :

 

« Le comité a conclu que l’envoi d’une image à caractère sexuel explicite a bien eu lieu. Cependant, il considère qu’il s’agit d’un acte qui aurait pu être commis accidentellement. Puisqu’il semble s’agir d’un acte non intentionnel, d’une erreur involontaire, les mesures prises ne devraient pas excéder ce qui est approprié pour traiter un acte non intentionnel. »

 

Cette déclaration a suscité de vives critiques de la part des défenseur.ses et militant.es des droits humains, dont beaucoup ont jugé les conclusions du comité trop indulgentes envers la plainte et incompatibles avec le rôle attendu d’une organisation féministe de premier plan. La controverse a relancé le débat sur les limites des comités d’enquête internes et leur capacité à rendre justice et à établir les responsabilités dans les affaires de violence sexuelle en dehors des cadres judiciaires traditionnels.

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