De 31 % à 8 % de femmes à l’Assemblée en Algérie : comment la moitié de la population disparaît des décisions politiques

Le 2 avril, le Conseil de la Nation a adopté en Algérie une révision de la loi électorale réduisant les garanties de représentation féminine sur les listes candidates : le principe de parité est remplacé par un quota limité au tiers. Présentée comme une réforme technique, cette décision prolonge un recul amorcé depuis 2021. En une décennie, l’Algérie est passé de 31 % de femmes à l’Assemblée à 8 % seulement.

Vote de l’amendement à la loi électorale, le 2 avril 2026 — Crédit : APS

Cette publication est également disponible en : English (Anglais)

Sans suspense, le Conseil de la Nation a validé le 2 avril 2026 la révision de la loi électorale portée par les autorités algériennes. Peu médiatisé, le vote marque pourtant un tournant : la nouvelle version du texte remplace l’exigence de parité par un quota plafonné au tiers des candidatures féminines sur les listes.

Dans l’hémicycle, plusieurs parlementaires femmes ont exprimé leurs réserves. Mais la réforme a été adoptée.

Nadia Ait Zai

À la sortie de la séance, peu de réactions publiques. Pour plusieurs militantes féministes, ce vote entérine une régression engagée depuis plusieurs années. Parmi elles, Nadia Aït Zaï, figure historique du combat pour les droits des femmes en Algérie. Avocate, docteure en droit, fondatrice de la Fondation pour l’Égalité (CIDDEF), elle alerte depuis longtemps sur la fragilité des acquis politiques obtenus par les femmes.

Pour elle, l’équation est simple : « Affaiblir les garanties juridiques de représentation conduit mécaniquement à réduire la présence des femmes dans les lieux de décision. »

Avant 2012 : une présence marginale

Pendant des décennies, la représentation féminine dans les institutions élues est restée faible. Au Parlement algérien, les femmes occupaient autour de 7 à 8 % des sièges. Leur présence existait, mais demeurait limitée et sans poids structurel dans la vie politique nationale.

Cette sous-représentation était souvent attribuée, à tort, à un manque de compétence. Elle ne reflétait pourtant pas la réalité sociale : les femmes étaient déjà nombreuses, souvent majoritaires, dans l’enseignement supérieur et fortement présentes dans les professions qualifiées ainsi que dans la fonction publique.

Le verrou était ailleurs : un accès restreint aux partis, des investitures contrôlées, des  réseaux de pouvoir masculins et des moyens inégaux pour mener campagne.

Sans établir de lien automatique entre nombre d’élues et réformes, plusieurs observatrices soulignent qu’une représentation plus forte modifie les priorités politiques, rend certains sujets audibles et change la perception de la légitimité féminine dans l’espace public.

2012 : l’introduction des quotas

C’est dans ce contexte qu’intervient la loi organique de 2012. Après plus de dix ans de mobilisation associative et juridique, plusieurs actrices de la société civile obtiennent l’introduction de quotas obligatoires sur les listes électorales. Nadia Aït Zaï joue alors un rôle central dans ce plaidoyer.

Le texte impose, selon les circonscriptions, entre 20 % et 50 % de candidatures féminines, avec des règles contraignantes de composition des listes. Les effets sont immédiats : lors des législatives de 2012, la proportion de femmes élues bondit à environ 31 %.

Un tournant historique. L’Algérie rejoint alors les pays africains les plus avancés en matière de représentation parlementaire féminine.

2012-2019 : plus de femmes, plus de leviers

Cette progression ne se limite pas à une statistique. La présence accrue des femmes dans les institutions coïncide avec plusieurs évolutions importantes. En 2015, le Code pénal est réformé pour criminaliser explicitement certaines violences faites aux femmes, y compris dans le cadre familial.

Dans le même temps, la présence féminine au gouvernement approche les 20 %.

Sans établir de lien automatique entre nombre d’élues et réformes, plusieurs observatrices soulignent qu’une représentation plus forte modifie les priorités politiques, rend certains sujets audibles et change la perception de la légitimité féminine dans l’espace public.

2021 : la rupture

Le basculement intervient avec la réforme électorale de 2021.

Les quotas contraignants sont supprimés au profit d’une exigence plus souple de parité formelle sur les listes. En théorie, la mesure paraît équilibrée. En pratique, elle ne garantit plus de résultat.

Les partis conservent une grande liberté dans le placement des candidates, leur nombre réel et les circonscriptions attribuées. Conséquence immédiate : lors des élections suivantes, la représentation féminine chute à environ 8 %. Nadia Aït Zaï résume : « Je qualifie ce taux de “naturel” : il n’est pas un hasard s’il se rapproche de celui observé avant 2012. Il rappelle ce que produit l’absence de mécanismes juridiques contraignants. »

En moins de dix ans, l’Algérie repasse ainsi d’un niveau élevé à un niveau proche de celui d’avant les quotas.

« Sans contrainte, les chiffres chutent »

Cette séquence est aussi analysée par Soror Labiod, connue pour ses prises de position sur la citoyenneté, la participation démocratique et la place des femmes dans les institutions. Longtemps sceptique sur les quotas, elle dit avoir changé de regard au contact du terrain : « Toute réduction des mécanismes qui encouragent la représentation des femmes a un impact direct sur leur présence. On l’a vu : dès que les contraintes disparaissent, les chiffres chutent. »

« On disait que les quotas avaient fait entrer des profils faibles. J’y croyais. » Puis vient la remise en cause : « Pourtant, les femmes étaient déjà nombreuses à l’université, dans les professions qualifiées et la fonction publique. L’accès à la politique n’est pas égal. Il y a des réseaux, des équilibres, des rapports de force. Quand on part de zéro, on ne joue pas avec les mêmes règles. »

Elle ajoute : « Ce n’est pas toujours la société qui change les lois. Parfois, ce sont les lois qui créent du changement. »

Soror Labiod

2026 : la confirmation du recul

La réforme adoptée le 2 avril ne crée pas la régression : elle la confirme.

Le passage de quotas garantis à une parité souple, puis d’une parité souple à un quota réduit au tiers, suit une même logique : diminuer progressivement les obligations imposées aux partis.

Les arguments invoqués — manque de candidates, réalités locales, besoin de flexibilité — reviennent régulièrement. Or pour les défenseuses de l’égalité politique, ils masquent surtout une réalité : sans contrainte, les appareils partisans reproduisent les exclusions existantes.

Le silence politique

Ce retour en arrière suscite peu de réactions à la hauteur de l’enjeu. Ni grand débat national, ni mobilisation forte des partis, y compris parmi ceux qui se revendiquent progressistes.

Des militantes interrogées, qui ont requis l’anonymat, estiment que les initiatives lancées ces dernières années pour rétablir l’ancien dispositif ont été bloquées ou abandonnées. Au vu du rapport de force actuel, beaucoup jugent un retour rapide peu probable. Elles considèrent plus réaliste de reprendre le plaidoyer à sa base : reconstruire un travail de conviction de long terme et remettre la question de la représentation politique des femmes dans le débat public. Selon elles, les élues et responsables politiques doivent désormais porter elles-mêmes cette revendication dans la durée car cette bataille ne peut reposer uniquement sur les associations féministes, souvent fragiles et disposant de moyens limités.

« Toute réduction des mécanismes qui encouragent la représentation des femmes a un impact direct sur leur présence. On l’a vu : dès que les contraintes disparaissent, les chiffres chutent. »

Ce qui n’est pas défendu disparaît

L’évolution récente du cadre électoral algérien rappelle une constante : les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis, ils dépendent de rapports de force et de garanties juridiques concrètes. Quand ces mécanismes disparaissent, les effets sont rapides.

En Algérie, il a fallu une décennie pour passer de 31 % à 8 %. Et quelques votes suffisent parfois à effacer des années de conquêtes.

Quitter la version mobile