À Marseille, la broderie comme résistance féministe

Chaque mois à Marseille, des femmes de tous horizons se réunissent pour broder ensemble, des portraits de femmes victimes de féminicides politiques. Ensemble autour d’une même banderole, elles redonnent vie à ces héroïnes. Reportage.

Dimanche 8 février 2026, des femmes se sont réunies à Marseille dans le cadre d’un atelier au côté de l’artiste Haïfa Hassairi-Rieunier, pour broder le portrait des sœurs Mirabal, tuées pour s’être opposées à la dictature dominicaine.

C’est encore l’hiver à Marseille. Un hiver pluvieux comme la deuxième ville de France en connaît peu. Si ce dimanche 8 février ne fait pas exception, la pluie incessante n’a pourtant pas empêché les Marseillais.es de continuer à militer. Plusieurs ont manifesté pour la Palestine, quand d’autres se sont regroupé.es pour défendre un projet de jardin communautaire dans le troisième arrondissement, à la Belle de mai, un quartier parmi les plus pauvres de France. Quelques rues plus loin, entre le 3e et le 14e, au sein du Centre Culturel Kurde, se tenait aussi ce jour-là un autre type de rencontre engagée.

Au milieu des allées et venues des Kurdes venu.e.s se retrouver, se tient un atelier de broderie mensuel : « Portrait en lutte, pour tisser le futur ». Des femmes de tous horizons sont regroupées autour d’une banderole. Certaines sont venues spécialement pour l’événement, d’autres curieuses finissent par se prêter au jeu en essayant de faire quelques points.

Sur la banderole, ne sont pour l’instant tracés que les contours de trois femmes et ceux de leur nom : les sœurs Patria, Minerva et Maria Terasa Mirabal. Assassinées le 25 novembre 1960, les trois opposantes à la dictature dominicaines et militantes féministes sont aujourd’hui mondialement connues et leur mort est à l’origine de la Journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes.

Les participantes sont accompagnées et guidées par l’artiste textile franco-tunisienne Haïfa Hassairi-Rieunier. C’est elle qui guide les femmes dans leur broderie. « On a fait les contours au point de Bayeux, on va voir aujourd’hui ce qu’il faut pour le remplissage ! », explique-t-elle aux brodeuses. Mais ce n’est pas seulement sa décision. Chaque mois, elle décide avec le reste du groupe : « Comme les sœurs Mirabal sont appelées les Mariposas [papillons en espagnol], on peut peut-être remplir avec des papillons ou avec des points d’Amérique centrale. En tout cas, on en parle ensemble. »

Broder ensemble

Ainsi, depuis janvier 2026, entre 10 et 15 femmes se réunissent pour broder un même portrait. « Ce qui est beau, c’est qu’on est sur la même banderole, la proximité que cela implique de broder un même tissu », partage Haïfa Hassairi-Rieunier. Aucun niveau de broderie n’est demandé et les portraits se tissent au fur et à mesure de l’année, mois après mois. « Au départ, on est inégales face à la broderie, chacune prend son temps. Mais il y a des passions qui se déchaînent, cela devient une question vitale », raconte l’artiste. Il y a celles qui apprennent, celles qui montrent, mais l’idée est de broder ensemble, l’une à côté de l’autre, lentement.

Au-delà de leur message fort contre le féminicide politique et pour les droits des femmes, la broderie a une autre dimension. « Le fait que ces banderoles soient brodées apporte quelque chose de fort », estime Valérie, bénévole au CHO3. Elle et Haïfa se remémorent les manifestations qu’elles ont pu faire en brandissant les portraits : « C’était émouvant et fou de les voir apparaître sur les banderoles. Elles deviennent vivantes.»

Depuis janvier 2026, entre 10 et 15 femmes se réunissent pour broder un même portrait. « Ce qui est beau, c’est qu’on est sur la même banderole, la proximité que cela implique de broder un même tissu »

Sans oublier tout l’apaisement que l’acte de broder apporte. « Il y a tout l’aspect bien-être de broder en parlant d’enjeux politiques », explique Valérie. D’autant que ces ateliers sont donnés en non-mixité choisie, sans hommes cis.

Éthique et esthétique

Si les brodeuses tissent actuellement le portrait des trois sœurs de la République dominicaine, elles n’en sont pas à leur premier portrait. Il y a aussi eu celui de la journaliste palestino-américaine Shireen Abu Akleh et de la plasticienne palestinienne Heba Zagout, assassinées par l’armée israélienne respectivement en 2022 et 2023. En tout, elles comptent broder ensemble 25 portraits de femmes tuées par féminicides politiques. « Un portrait occupe pendant une année, donc on a le temps ! », rit Haïfa.

Ces ateliers sont organisés par Haïfa, mais aussi par l’association Jineolojî Provence et par le Collectif des Habitants Organisés du 3e (CHO3). Et pour l’association Jineolojî, la broderie n’est pas une pratique politique nouvelle. Les militantes avaient déjà brodé les portraits de trois militantes du mouvement de libération des femmes du Kurdistan, tuées à Paris en 2013 par les services secrets turcs : Sakine Cansiz, Fidan Doğan et Leyla Söylemez. « Éthique et esthétique » sont d’ailleurs les mots-clés de l’association, résumant toutes leurs actions.

Chiara du groupe Jinéologî Marseille et Haïfa installent les banderoles représentant à gauche : Shireen Abu Akleh et Heba Zagout, assassinées par l’armée israélienne respectivement en 2022 et 2023. Et à droite: Sakine Cansiz, Fidan Doğan et Leyla Söylemez, militantes kurdes tuées à Paris en 2013 par les services secrets turcs.

« L’idée est de les exposer, de le montrer et ensuite de manifester avec », explique Haïfa. Les portraits déjà réalisés ont ainsi été exposés à Paris ou encore utilisés pour une scénographie à Rome en Italie durant le festival de Jineolojî à Rome, Voce Arcaica.

Art collectif

Durant ces ateliers broderie, tout est bénévole, et, ce, volontairement. « C’est un engagement, c’est le sens qu’on y met », affirme Haïfa Hassairi-Rieunier. Car pour l’artiste, cet engagement est inscrit jusqu’à dans son nom. « Je porte un prénom palestinien, car mes parents sont militants et j’ai choisi de porter mon patronyme et mon matronyme pour honorer celle qui m’a mis au monde », explique-t-elle fièrement.

Pour l’artiste, la broderie est plus qu’une passion, c’est un acte politique. Elle donne un exemple : « On a utilisé la broderie palestinienne falahi (paysanne), reconnue « matrimoine » mondial de l’Unesco, pour le portrait des deux Palestiniennes tuées. Le falahi raconte l’environnement végétal d’un lieu, il permet d’identifier d’où une femme vient. Il y a ainsi une mise en contexte de l’occupation, d’une culture qui existe et d’un matrimoine spolié par les Israéliens. » Après avoir appris ce savoir-faire avec ses cousines en Tunisie, Haïfa Hassairi-Rieunier a étudié les arts appliqués et s’est lancée dans le militantisme syndical surtout. Elle quitte son pays lors de ses 28 ans à cause de la dégradation de la situation politique sous la dictature de Ben Ali, notamment pour « pouvoir manifester ».

« Avec la guerre actuelle à Gaza, il était évident de descendre dans la rue, la Palestine est une grande blessure. Alors, j’allais manifester tous les dimanches et y aller chaque semaine était un exercice de révolte et d’indignation et de deuil collectif », raconte-t-elle. Un an après, face à l’inaction de la classe politique, Haïfa a ressenti le besoin « de faire quelque chose de plus ». « Il fallait entreprendre  un travail constructif, beau et qui a un sens qui transcende : une mission de l’art collectif », poursuit l’artiste. C’est ce que ces ateliers de broderie réalisent : favoriser le partage des savoirs, mais aussi et surtout militer en sororité.

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