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Comment votre engagement a-t-il commencé, en 1955, à la faculté d’Alger ?
En 1955, l’Algérie colonisée comptait un million de colons pour neuf millions d’Algériens. À la faculté d’Alger, il y avait cinq mille étudiants français et moins de cinq cents Algériens, dont vingt filles, moi comprise.
Lorsque le bureau de la section d’Alger de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA) s’est constitué, Hafsa Bisker et moi avons été élues parmi ses sept membres. Face aux disparitions et aux assassinats d’étudiants et de militants, nous ne pouvions plus attendre. Après les débats des 17 et 18 mai 1956, la grève illimitée des cours et des examens a été votée à une large majorité. L’appel du 19 mai invitait les étudiants à rejoindre l’Armée de libération nationale.
J’ai rejoint la Zone 5, devenue la Wilaya V. Sur recommandation de Larbi Ben M’hidi, le docteur Nakkache m’a donné une formation médicale pour rejoindre le maquis. Hadj Benalla m’a confié le secrétariat et les liaisons entre Oran et Alger, auxquelles participaient Evelyne Lavalette et ma sœur, Fatima Zohra.
Arrêtée le 11 novembre 1956, puis libérée en avril 1960, j’ai subi de nouvelles persécutions, notamment liées à la « Bleuite » (1), jusqu’à mon expulsion d’Algérie. J’ai également été hébergée par Denise Pla, dont on parle si peu. Son engagement lui a coûté sa carrière professionnelle et elle a passé un an en prison. Assignée à résidence en France, je me suis enfuie, puis j’ai rejoint la Tunisie, où j’ai attendu l’indépendance pour retrouver ma famille.
Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, quand votre parcours a-t-il commencé à être connu ?
D’abord grâce à quelques invitations à la radio à l’occasion du 19 mai, commémoré dès l’indépendance et consacré par décret en 1993 comme Journée nationale de l’étudiant. Puis surtout avec mon livre, Ils ont trahi notre combat ! Mémoires d’une rebelle dans la guerre et l’après-guerre, publié en 2014 aux éditions Koukou. D’ailleurs, celles qui ont écrit sont devenues relativement visibles, comparées à la majorité des femmes restées dans l’oubli.
J’avais compris qu’écrire, c’était lutter contre l’invisibilisation. Je voulais donc rendre visible mon engagement, mais aussi celui des femmes et des hommes avec lesquels j’avais lutté. Je tenais particulièrement à citer les femmes que j’avais croisées.
C’était aussi une manière de dénoncer l’infériorisation des femmes par le Code de la famille. Nous avions combattu au même titre que les hommes. À mes yeux, certains avec lesquels nous avions lutté avaient trahi cet engagement.
Justement, vous avez raconté votre histoire et cité beaucoup d’autres femmes. Pourquoi tant d’autres restent-elles invisibles ?
On connaît quelques femmes, et souvent on s’arrête là. Dans les livres d’histoire, une ou deux figures féminines apparaissent parmi beaucoup de figures masculines. Je me demande finalement si leur participation aux décisions, et leur présence ne dérangeait pas certains hommes.
Il ne faut pas être dupe : celles qui se sont fait connaître ont souvent dû s’imposer et se faire connaître elles-mêmes d’une manière ou d’une autre. Elles ont fait de la politique pour certaines, épousé des personnalités connues, ou elles ont écrit. Mais que sait-on des autres ? De celles à qui l’on a demandé de retourner aux fourneaux ? De celles qui ont choisi de construire un foyer ? Lorsqu’elles n’étaient plus dans l’espace public ou professionnel, leur engagement a été passé sous silence. Comme si ce qu’elles avaient fait pendant la guerre cessait de compter.
On sait qu’elles étaient là, mais nous avons si peu de noms, de visages, de récits individuels.
Depuis peu, j’entends davantage de récits de femmes anonymes à la radio et dans la presse. Je les découvre avec intérêt et regret car pour beaucoup, l’invisibilité a duré des décennies.
Nous avions combattu au même titre que les hommes. À mes yeux, certains avec lesquels nous avions lutté avaient trahi cet engagement.
Pourquoi mentionnez-vous si souvent les militantes d’origine européenne ?
Parce que je les ai connues. Avec certaines, nous avons fait de la prison ensemble. J’ai vu ce que leur engagement leur avait coûté.
Certaines ont été séparées de leur famille, de leurs enfants. Ces ruptures avec leur entourage ont parfois duré jusqu’à la fin de leur vie. Je pense à Annie Steiner, à Raymonde Peschard et à d’autres. Ces militantes ont connu la clandestinité, la prison, les violences coloniales ; certaines ont été assassinées. Je tiens à ce qu’on se rappelle des sœurs Larribère, de Blanche Moine et de toutes les autres.
Cette mémoire a été invisibilisée et parfois délégitimée. Aujourd’hui encore, des jeunes sont étonnés, parfois choqués, quand on leur parle d’Européennes engagées pour la libération de l’Algérie. Cela concerne aussi des hommes d’origine européenne. Leur origine ne doit pas servir à effacer leurs combats de notre histoire.
Vous insistez aussi sur les femmes des campagnes et des maquis. Pourquoi ?
Dans les villes, nous avons eu un rôle important, beaucoup ont connu la prison. Mais nous n’étions pas les seules. Dans les maquis, ces femmes vivaient au cœur de la guerre, dans des conditions encore plus dures.
Il faut raconter les viols dont on n’a pas parlé, les femmes assassinées, violées, parfois éventrées, dont on ne connaît même pas le nom. Certaines n’ont laissé aucune photographie. Leur vie se perd dans un récit général.
Il faut revenir aux cent trente-deux années de colonisation : la privation d’instruction, la pauvreté, la faim. Beaucoup ont supporté la guerre sans disposer du minimum pour vivre.
Elles ont hébergé, protégé, caché des personnes. Elles ont porté et transporté des armes. Elles ont assuré la garde lorsque leurs maris étaient absents. Ces responsabilités, ces risques doivent être racontés.
Trop souvent, on minimise ce que les femmes ont subi, comme si cela allait de soi. Certaines violences coloniales les visaient particulièrement en tant que femmes, notamment les violences sexuelles. Elles ont été très nombreuses à participer à la lutte, et nous en connaissons si peu individuellement.
Elles ont hébergé, protégé, caché des personnes. Elles ont porté et transporté des armes. Elles ont assuré la garde lorsque leurs maris étaient absents. Ces responsabilités, ces risques doivent être racontés.
Le souci de rendre visibles celles et ceux que l’histoire a laissé.es dans l’ombre a-t-il été le fil conducteur de votre livre ?
Je tenais à citer mes compagnons et mes compagnes de lutte, particulièrement les femmes, davantage effacées. Les nommer, c’était les faire sortir de l’invisibilité.
Cela concernait même la couverture. J’avais souhaité qu’y apparaissent les institutrices assassinées par les terroristes à Sidi Bel Abbès pendant les années 90 pour qu’on ne les oublie jamais. Ce projet ne s’est pas fait, mais rendre visibles les femmes des différentes périodes de notre histoire comptait pour moi.
Nommer celles que nous connaissons et raconter celles qui restent anonymes m’est très précieux. J’ai mal au cœur lorsque je rencontre des jeunes qui ne connaissent ni Nafissa Hamoud ni Mamia Chentouf, qui ont fondé l’Association des femmes musulmanes algériennes en 1947, l’une des premières associations de femmes algériennes. Ou qui n’ont jamais entendu parler d’Izza Bouzekri, de Nassima Hablal, de Zhor Cherchali, de Meriem Benmihoub, de Salima El Haffaf et de tant d’autres.
Dès que j’en ai l’occasion, je cite les noms qui me viennent à l’esprit et je raconte ce que je connais de leurs parcours. C’est leur rendre hommage, les sortir de l’anonymat. Pour moi, c’est un acte politique.
Vers la fin de l’écriture, dans un bus entre Alger et Béjaïa, j’ai rencontré une ancienne maquisarde restée anonyme. Pendant les quatre heures du trajet, elle m’a raconté sa lutte. J’ai tenu à ajouter son histoire au livre. En l’écoutant, je découvrais l’ampleur des souffrances et de l’oppression dans les maquis, mais aussi celle de la résistance et des sacrifices.
Nous n’aurions jamais obtenu l’indépendance sans toutes ces femmes. Il fallait transmettre ce qu’elles avaient vécu.

Que pouvons-nous encore faire pour recueillir cette mémoire ?
Il faut rencontrer les moudjahidettes encore en vie, recueillir leurs récits, les enregistrer, les transmettre. Sauver ce que nous pouvons encore sauver.
Chacune et chacun peut agir à son échelle : rencontrer une femme, l’écouter, conserver son témoignage. Chaque récit compte.
Moi, je peux raconter mon parcours et les histoires des femmes que j’ai croisées. Mais je ne peux pas raconter leur expérience comme elles-mêmes la racontent. Leurs mots et leurs souvenirs sont irremplaçables.
Cette mémoire vit beaucoup dans l’oralité. Elle risque de disparaître avec celles qui la portent si nous ne la recueillons pas. Les faire sortir de l’invisibilité, c’est mieux comprendre notre passé pour mieux affronter l’avenir.
Les enfumades désignent une méthode d’extermination utilisée par l’armée coloniale française lors de la conquête de l’Algérie au XIXᵉ siècle. Elle consistait à asphyxier par la fumée des populations entières réfugiées dans des grottes, sans distinction d’âge et de sexe. L’un des massacres les plus connus est celui des Ouled Riah, en juin 1845, dans le Dahra, perpétré par les troupes du colonel Pélissier, causant la mort de plusieurs centaines de personnes, voire plus d’un millier selon certaines estimations.
À la fin de l’entretien, Zoulikha, très attachée aux livres et aux écrits, cite avec insistance les travaux de Danièle Djamila Amrane-Minne, autrice de Les femmes algériennes dans la guerre (Plon, 1991). Fille de Jacqueline Guerroudj, condamnée à mort, elle-même condamnée à sept ans de prison, cette ancienne combattante a consacré ses recherches aux parcours des femmes engagées dans la lutte pour l’indépendance. Zoulikha évoque aussi Zahia Kherfallah, l’une des six femmes condamnées à mort pendant la guerre, dont le parcours reste trop peu connu.
Elle connaît les limites de son propre témoignage : elle ne peut parler pour toutes. Au milieu de ses archives, elle nous renvoie vers celles qui peuvent encore raconter. Leurs récits manquent à notre histoire.