#JusticeForYakine : ce que raconte l’exposition médiatique d’un viol collectif en Tunisie

Fin septembre 2026, le viol en groupe d’une adolescente de 15 ans à Tunis a fait réagir les internautes. La toile s’est transformée en espace de solidarité vis à vis de la victime et en même temps en véritable tribunal de justice, indépendamment de tout éthique.

Illustration créée à l’aide de l’intelligence artificielle.

Cette publication est également disponible en : English (Anglais)

Maryam Jalloul

Dans le quartier populaire de Mellassine à Tunis, Yakine, 15 ans, a été victime fin septembre d’un viol collectif après avoir été séquestrée et possiblement droguée. Hospitalisée pour de graves traumatismes, la jeune fille est désormais au centre d’une enquête ayant conduit à une quinzaine d’interpellations.

L’affaire a immédiatement pris une ampleur nationale sur les réseaux sociaux, où un véritable espace de solidarité s’est créé avec la propagation du hashtag #JusticeForYakine. À travers des campagnes virales de name and shame, les jeunes internautes ont relayé les visages des agresseurs présumés pour inverser la honte qui pèse traditionnellement sur les victimes. « Pour ces affaires, c’est important de passer par cette phase de diffusion », estime Maître Loujain Khemiri, avocate à Tunis, tout en prévenant que la riposte peut devenir « traumatisante pour les victimes ».

Un procès moral en ligne

En effet, cet élan virtuel s’est vite révélé être une arme à double tranchant. Parallèlement aux messages de soutien, une campagne de culpabilisation s’est mise en place. Des internautes ont fouillé la vie privée de Yakine, disséquant ses photos et ses vidéos pour dresser un procès moral. Un tatouage, une cigarette ou une simple tenue vestimentaire ont suffi pour déplacer la responsabilité du crime sur l’adolescente et sa mère.

« Les réseaux sociaux sont un soutien total au début, puis ça se retourne contre la victime », explique  Khemiri. Elle souligne que cette surexposition médiatique, marquée par la fuite d’informations personnelles comme l’adresse de la victime, compliquera durablement la vie future de l’adolescente, notamment pour trouver un travail ou un logement.

Pour Monia Kari, juriste, activiste et ancienne directrice de l’Observatoire national de lutte contre les violences à l’égard des femmes, ces réactions montrent que « la société est encore animée par une culture du viol ». Elle déplore un manque de contrôle sur les réseaux sociaux où les voix en faveur du droit des femmes sont minoritaires face aux détracteurs : « Les images qui circulent ne font que porter la responsabilité sur Yakine et sa mère, jamais sur les agresseurs. »

Le piège de la réclamation punitive

Sur le terrain, Maître Yosra Haddada, avocate à Monastir, constate que des plaintes sont encore déposées puis retirées « sous la pression de la famille et même des policiers ». La médiatisation de l’affaire constitue une source de pression supplémentaire : « Ça peut influencer la famille qui veut protéger ses enfants de la société. » Face à ces dérives, l’avocate rappelle que la justice doit « ignorer la pression médiatique, respecter le droit à l’image de la victime et la présomption d’innocence des suspects mineurs ». Une mère a d’ailleurs porté plainte après la diffusion de l’image de son fils parmi les suspects.

L’affaire a soulevé une vague d’indignation au sein de la société tunisienne. La colère a laissé place à des débats sur le rétablissement de la peine de mort. Mais pour les juristes, cette réclamation punitive est un piège qui détourne le regard des problèmes autour des violences sexistes et sexuelles (VSS). « La peine de mort n’est que la surface juridique. Or, ce n’est pas la loi qu’il faut guérir, ce sont les mentalités », affirme Me Khemiri. De son côté, Mme Kari rappelle que ce sont les militantes féministes elles-mêmes qui ont lutté en 2017, lors de l’élaboration de la loi 58 relative à l’élimination des violences à l’égard des femmes, pour remplacer la peine de mort par la réclusion à perpétuité : « Ce n’est pas la sévérité des peines qui lutte contre l’impunité. Il faut de la prévention et beaucoup d’éducation sexuelle. »

« Ce n’est pas la sévérité des peines qui lutte contre l’impunité. Il faut de la prévention et beaucoup d’éducation sexuelle. »

Absence de débat autour de la soumission chimique

Dans l’affaire Yakine, il est aussi question de trafic de drogue, ce qui met en lumière la consommation de stupéfiants chez les mineur.es, « très répandue dans le milieu scolaire », note Me Haddada. Ce fléau ne découle pas des réseaux sociaux « qui sont juste une fenêtre sur la société » précise Me Khemiri. Elle dénonce la tendance en ligne qui réduit la victime à son statut de consommatrice : « C’est une jeune fille de 15 ans qui consomme de la drogue, ce qui fait d’elle encore une fois une victime, pas une coupable ».

Monia Kari, qui agit auprès de l’ATFD (Association Tunisienne des femmes démocrates) et d’Aswat Nissa (Voix de Femmes), note une augmentation des victimes de VSS dans les centres spécialisés, tels le centre Injad a l’hôpital Charles Nicolle spécialisé dans la prise en charge des VSS et le centre du jour de désintoxication à l’hôpital psychiatrique Razi qui reçoit que des femmes, en raison d’une consommation de drogue volontaire ou subie. Elle regrette que « la soumission chimique qui transforme le corps de la femme en une marchandise ou un trophée que l’agresseur s’approprie » soit totalement absente des débats, tout comme « le sentiment de toute-puissance d’avoir soumis et possédé le corps d’un enfant incapable de se défendre ».

Entre répression et résistance

Face à ce drame rendu public, l’État tunisien a répondu en annonçant le contrôle de la présence des mineur.es dans les bars et cafés. Dans la foulée, un rapport est paru lundi 12 octobre, dans lequel la Direction générale de la Garde nationale a vanté l’interpellation de 1 515 personnes durant le mois de septembre, lors d’une opération anti-drogue. Mais en axant toute sa riposte sur la répression, l’État continue d’esquiver ses devoirs essentiels :  l’éducation, la prévention, et le financement des infrastructures de prise en charge des survivantes.

Malgré les dérives numériques et institutionnelles, l’espace virtuel reste aussi un outil d’émancipation et de résistance. Comme le conclut Me Haddada, « les réseaux sociaux ont un rôle très important » pour informer sur les droits et les démarches juridiques. « Les jeunes de la Gen Z aujourd’hui militent pour leurs droits et leur liberté. Ils n’ont plus honte d’être agressés. C’est ce qui est très prometteur pour l’avenir de la Tunisie. »

Quitter la version mobile