« Qu’est-ce qu’être un homme ? », a d’emblée demandé Soufiane Hennani aux deux autres invités de ce podcast-live. « C’est la première question que je pose à mes invités, lui répond Reslane Lounici, créateur du podcast Les Z’Hommes en Algérie en 2026, et je rêve vraiment qu’un jour on me dise que c’est une question bête ! » Pour Mohamed Triki, créateur du podcast Borjouliya en Tunisie en 2023, c’est une définition très personnelle et floue : « Si on regarde à l’extrême et la notion de virilité, là c’est peut-être plus clair. Être viril, c’est se définir en contraste des autres, c’est une autre manière de dire que l’on n’est pas une femme. »
« Je sais comment j’aimerais que la masculinité soit définie : ce serait d’avoir la capacité à décevoir le patriarcat », déclare Soufiane Henanni, créateur du podcast marocain créé en 2020 Machi Rojola. Et la salle s’empresse d’applaudir tant la phrase résume la quantité d’injonctions imposée à la masculinité, à ce que l’on attend d’un homme dans des sociétés patriarcales.
C’est par cet échange qu’a commencé, le 10 octobre dernier, le podcast-live sur « les contre-masculinités » avec trois podcasteurs d’Afrique du Nord. Les trois hommes se sont ainsi retrouvés face à une salle comble, majoritairement féminine, pour parler de leurs explorations sonores d’un sujet encore difficilement entendable.
Cet événement était organisé dans le cadre de la deuxième édition du festival Bruits Roses, à Marseille. Investissant le musée de l’Histoire de la ville, cette manifestation culturelle propose une exploration de sons à la fois intimes et collectifs, ancrés en Méditerranée. Comme le rappelle son jingle diffusé au début de l’enregistrement, le bruit rose, c’est comme ce son que l’on entend quand on colle un coquillage à son oreille ; on croit entendre la mer, mais c’est son cœur qui bat. Un son qui suscite des imaginaires collectifs, mais qui nous ramène à soi.

Intersectionnalité
Parler des « Z’Hommes » au pluriel, pour Reslane Lounici, c’est aussi s’attaquer à cette expression largement utilisée en Algérie pour faire des généralités sur une population entière et une multiplicité d’hommes. « Les Z’Hommes, c’est comme tes collègues le veulent, ta femme, ta mère et la société le veulent, comme le dirait un de mes témoins. On se construit à partir de différents regards, que l’on finit par assumer ou pas, qui nous pèse ou pas », réfléchit-il.
Pour lui, il est important de rappeler qu’être un homme ne veut pas dire la même chose selon le statut social, le comportement, le langage, la religion, le quartier, etc. « Pourrait-on ne rien avoir à prouver ? Et se dire certains jours que l’on ne sait pas ce que veut dire être un homme ? », se demande le podcasteur.
« Il y a forcément une question intersectionnelle, partage à la fin du live Claire Kachkouch Soussi, spectatrice de l’événement, et créatrice d’un projet de création sonore auprès de mineurs incarcérés dans un centre pénitentiaire du Tarn. On est arrivé au même constat au centre. Quand tu es en galère, c’est plus difficile de se poser ces questions. »
« Pourrait-on ne rien avoir à prouver ? Et se dire certains jours que l’on ne sait pas ce que veut dire être un homme ? »
Le podcast : médium idéal
Pour répondre à ces questions, Reslane Lounici s’est naturellement dirigé vers le podcast. « Dans nos cultures respectives, on a une tradition orale forte. On se raconte des histoires, des anecdotes se transforment, on écoute des contes depuis tous petits », explique-t-il.
Le podcast permet de capturer une intimité particulière, une confiance unique avec le sujet. « Quand on a la voix, fragile, d’un homme qui parle de son père qui le bat, qu’il y a des moments de silence étranges, qu’il commence à pleurer… C’est difficile à traduire dans d’autres médiums », explique Mohamed Triki. Le format audio permet ainsi de créer un rapport émotionnel fort entre la personne qui parle et l’auditeur.
De son côté, c’est un chiffre qui poussé Soufiane à travailler sur le sujet : « La majorité des femmes ayant contracté une IST l’ont été car elles ont fait confiance à un homme. Cela m’a choqué, j’ai trouvé que c’était une injustice. » Il s’est alors dirigé vers le podcast pour « échapper à l’ordre patriarcal ». « Dans l’écriture, on doit être validé par quelqu’un, alors qu’à l’audio, on fait ce que l’on veut », juge le créateur de Machi Rojola.
Une bonne réception
Résultat, Soufiane raconte que son podcast a été bien accueilli au Maroc et qu’il est écouté à 40% par des hommes : « Ce chiffre montre qu’il y a un besoin, même si je ne sais pas qui ils sont ! » Durant l’événement, il a d’ailleurs diffusé un extrait d’un épisode où des activistes femmes expliquent le féminisme aux hommes.
Ce besoin est d’autant plus réel que les mouvements masculinistes prennent de l’ampleur dans le monde. C’est un thème sur lequel les trois créateurs ont voulu consacrer la dernière partie de leur discussion.
Reslane est revenu justement sur les fausses informations qui circulent en Algérie à propos de la masculinité telles que le doliprane qui peut provoquer une féminité exacerbée chez le fœtus ou encore l’infusion de menthe qui détruit la testostérone. « En Algérie, il y a une grande influence des masculinistes américains, mais on a aussi nos figures locales ! », rit-il.
Crise et révolution
Face à ces discours, les trois hommes expliquent s’inspirer des nouvelles figures du raï, du rap ou des mouvements queer qui font avancer les mentalités. Car de nombreuses luttes se construisent alors que la masculinité est en crise. Mohamed et Soufiane ont justement débattu de cette crise : Existe-t-elle ? N’est-ce pas un prétexte pour invisibiliser la révolution en action ? Peut-elle exister en parallèle d’une révolution pour changer la masculinité et le patriarcat ?
« La philosophe marocaine Nadia Tazi a écrit un livre [ndlr : Le genre intraitable. Politiques de la virilité dans le monde musulman (Actes Sud, 2018)], où elle explique que dans un pays où l’on ne se sent pas assez libre, on se rattache à sa virilité et on se construit un imaginaire de force, car c’est son dernier recours », partage Reslane Lounici.
C’est une réflexion qui a énormément parlé à Claire Kachkouch Soussi : « Je trouve des résonnances à notre travail au centre et aux maladresses qu’on a pu avoir en faisant reproduire une performance virile aux jeunes. Mais lorsqu’on est passé par le côté plus sensible des pratiques artistiques, on a pu mieux vivre l’expérience et les faire se questionner. »
« Si vous pouviez imaginer une nouvelle masculinité, à quoi ressemblerait les hommes du futur ? », demande Soufiane avec un air curieux et amusé aux spectatrices, pour conclure le podcast live. S’en est suivi un silence cocasse parmi l’audience majoritairement fémini. On aurait pu s’attendre à ce que les réponses fusent, loufoques comme révolutionnaires, mais rien. Ce silence est peut-être le miroir d’un désespoir, ou d’une autonomie féministe qui lutte sans et malgré les hommes, ou encore la preuve que la société doit bien créer de nouveaux imaginaires de masculinités.