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Le 27 février 2018, vers 17 heures, Fatma Boufenik sort pour une course dans le quartier du centre Karima-Senouci, un espace d’accompagnement des femmes victimes de violences géré par l’association Femmes Algériennes Revendiquant leurs Droits (FARD), que la militante a contribué à fonder en 1995 et qu’elle dirige bénévolement. Elle habite à une rue de là. Des commerçants, des voisines l’arrêtent : la police est passée, avec une équipe scientifique, l’association a été mise sous scellés. « Mes premières pensées ont été pour les femmes qui auraient pu subir un traumatisme si cette opération policière s’était déroulée en leur présence, alors qu’elles étaient dans un espace censé être sécurisé et à l’écoute », se souvient-elle.
Le wali d’Oran avait émis trois jours plus tôt une décision ordonnant la fermeture des locaux de FARD au motif que l’association aurait poursuivi ses activités sans récépissé d’enregistrement en règle. Celle-ci n’avait reçu aucun préavis. Les locaux rouvriront le 5 mars 2018, à titre temporaire, en attendant une normalisation que FARD contestera devant le tribunal administratif. « La justice a tranché en notre faveur », note-t-elle.
L’entrée en politique
Née le 14 juin 1958 à El Bayadh, dans les hauts plateaux du Sud-Ouest, Fatma Boufenik grandit dans une Algérie indépendante, mais encore en train de se chercher. Au milieu des années 1970, élève au lycée El Hayat d’Oran, elle rejoint le collectif des lycéen·ne·s : ce qui la pousse à franchir le pas, c’est « l’injustice, les inégalités sociales et les discriminations dans l’orientation, engendrées par des décisions politiques ».
Plus tard, étudiante à l’Institut des sciences économiques d’Oran, c’est la Charte nationale de 1976 qui l’alerte. Ce document fondateur du régime du parti unique affirme l’égalité en droit tout en réaffirmant les valeurs arabo-islamiques comme socle de la société. « Les débats ont dévoilé les dangers qui nous guettaient, les contours d’un projet de société rétrograde se dessinaient », dit-elle. Son vécu, celui des femmes au quotidien, et l’influence de ses aînées feront le reste de son éveil politique.
Huit ans plus tard, ses craintes se confirment. Le Code de la famille est adopté à huis-clos par l’Assemblée populaire nationale et promulgué le 9 juin 1984 sous Chadli Bendjedid. L’article 11 disposait que « la conclusion du mariage pour la femme incombe à son tuteur matrimonial », l’article 39 lui impose d’« obéir à son mari en sa qualité de chef de famille ». Des Algériennes mineures à vie devant la loi. L’article 11 sera partiellement réformé en 2005, la femme majeure pouvant désormais conclure son contrat de mariage, mais le tuteur reste présent à la cérémonie. C’est le combat fondateur, celui qu’elle ne lâchera plus.
Diplômée en sciences économiques en juin 1982, elle devient la même année secrétaire générale de la section syndicale du Lycée Technique des Jeunes Filles d’Oran, poste qu’elle occupe pendant six ans.
La grande révolte populaire d’octobre 1988, ses émeutes, ses morts, ses tortures, la précipitent ailleurs. Elle entre au bureau de la wilaya d’Oran de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, où elle siège de 1988 à 1990. Cette même année, à trente-deux ans, elle se présente aux premières élections municipales pluralistes du pays sur la liste indépendante El Bahia, à Oran. Elle se représentera en 2007, cette fois à la députation. Sans illusion sur l’issue, mais sans renoncer non plus à occuper le terrain.
Au milieu des années 1970, élève au lycée El Hayat d’Oran, elle rejoint le collectif des lycéen·ne·s : ce qui la pousse à franchir le pas, c’est « l’injustice, les inégalités sociales et les discriminations dans l’orientation, engendrées par des décisions politiques ».
Du terrain à la production de savoir
Le 8 mars 1995, en pleine guerre civile, elle co-fonde l’association Femmes Algériennes Revendiquant leurs Droits (FARD). La date n’est pas choisie au hasard. Trois raisons qu’elle formule avec la précision d’une chercheuse : « Un devoir de mémoire pour toutes les femmes assassinées parce qu’elles ont refusé le diktat de la horde fondamentaliste intégriste. Un combat pour un projet de société démocratique, civile et égalitaire. Une lutte pour que vive l’Algérie républicaine, libre et démocratique. »
Le pays s’enfonce dans la terreur et la riposte sécuritaire. Les intellectuel.les tombent. Les femmes ciblées paient un tribut spécifique. Elle cite un nom parmi des milliers d’autres victimes : la militante Nabila Djahnine. FARD se construit autour d’une approche que Fatma Boufenik n’aura de cesse de théoriser, à la fois universitaire et militante, les lois et les chances effectives, l’égalité de droit et celle de fait.
Du même mouvement naît le centre Karima-Senouci. Des permanences, des avocates, des psychologues, des assistantes sociales. Le travail souterrain, qui transforme des trajectoires individuelles. À ses côtés, l’AFEPEC (Association féministe pour l’épanouissement de la personne et l’exercice de la citoyenneté), l’autre association féministe oranaise, dont elle est membre depuis sa fondation le 8 mars 1989 jusqu’en 1994. Les deux structures ont les mêmes bénéficiaires, parfois les mêmes locaux, et bientôt les mêmes ennuis administratifs. FARD a déposé ses documents de mise en conformité avec la loi n° 12-06 en janvier 2014 et l’AFEPEC avait fait de même dès février 2012. Ni l’une ni l’autre n’a jamais reçu de récépissé.
Parallèlement, Fatma Boufenik construit une carrière d’économiste. Maîtresse de conférences à l’université Mohamed-Benahmed Oran 2, chercheuse au laboratoire LAREGE dans l’équipe Management, Gouvernance et Développement Durable, elle se spécialise dans l’analyse des institutions, le genre et le développement économique et social. Membre du réseau Femise, elle publie depuis le début des années 2000 sur les femmes dans le marché du travail algérien, la gouvernance locale, l’intégration du genre dans les pratiques associatives au Maghreb. Elle devient experte et formatrice consultante auprès d’institutions et d’organisations gouvernementales et non gouvernementales.
Le soulèvement révolutionnaire
22 février 2019. Le Hirak emporte le pays. Les femmes y prennent leur place très vite, mais on leur demande déjà de la rétrocéder. Le 16 mars, Fatma Boufenik signe avec Saadia Gacem, Faïka Medjahed, Fatma Oussedik, Habiba Djahnine et seize autres femmes la déclaration fondatrice du mouvement Femmes algériennes pour un changement vers l’égalité. Le texte annonce la création d’un « carré féministe » qui se tiendra chaque vendredi. Pourquoi ce texte, pourquoi ce carré hebdomadaire ? « D’un constat que dans l’espace public, y compris dans un tel contexte, les femmes risquent de rester à la marge. D’une vigilance, par une visibilité, pour refuser que l’histoire ne se répète, en tirant les leçons de nos Moudjahidates. D’une nécessité de solidarité, de sororité pour une vision stratégique et féministe. » Elle rappelle que sa présence au carré d’Alger était occasionnelle. Elle habite Oran et « défend le principe du travail de proximité sur son territoire ».
Le 29 mars, lors de la deuxième sortie du carré, des manifestants arrachent les banderoles, insultent les militantes, leur reprochent de « diviser le mouvement » et invoquent l’islam contre l’égalité. D’autres manifestants protègent les femmes du carré. La police demande aux militantes de quitter les lieux. La scène fait le tour des rédactions internationales. Elle scelle aussi une certitude que Fatma Boufenik portait depuis quarante ans — aucune révolution algérienne ne se fera sans bataille frontale sur la question des femmes.
Le féminisme algérien n’a jamais été une importation. Il a ses figures, sa généalogie, ses écoles, son érudition, sa logistique. Il s’est construit dans la guerre civile, sous le code de la famille, pendant le Hirak, et continue de se construire sous une législation associative conçue pour l’asphyxier.
La loi de 2012 sur les associations donne aux autorités une latitude considérable pour refuser, sans explication, la reconnaissance légale aux organisations indépendantes. Les critères invoqués, renvoyant aux « constantes nationales », à l’ordre public et aux « bonnes mœurs », sont assez flous pour bloquer n’importe quel dossier. FARD et l’AFEPEC en font l’expérience depuis des années. « Nous avons mis à nu l’ambivalence des pratiques des institutions locales et le non-respect de leur propre texte, à commencer par la loi 12-06 », résume-t-elle. Une épée de Damoclès permanente.
Fatma Boufenik continue. En novembre 2020, la fondation espagnole Mostra Viva del Mediterrani lui décerne le prix Pont del Mediterrani pour son engagement pour les droits humains. En 2023, le Mouvement Mondial des Femmes Leaders Panafricaines et des Caraïbes la compte parmi les cent « Femmes inspirantes » de l’année en Afrique.
À soixante-sept ans, Fatma Boufenik n’a publié ni autobiographie ni manifeste. Son œuvre, c’est une association qui tient malgré tout, un centre d’accueil qui fonctionne, des dizaines d’articles universitaires, des générations de militantes formées. Et cette continuité rare, presque anachronique, entre la lycéenne qui combattait un Code de la famille en gestation et l’universitaire qu’on est venu déloger d’un local associatif un mardi de février. Que dirait-elle aujourd’hui à cette lycéenne d’Oran ? « Le combat continue, sans regret, ni déception. Des avancées auxquelles j’ai contribué et des acquis qui ne sont pas à l’abri de remises en cause. Il reste bien des batailles à mener sur tous les fronts. »
Le féminisme algérien n’a jamais été une importation. Il a ses figures, sa généalogie, ses écoles, son érudition, sa logistique. Il s’est construit dans la guerre civile, sous le code de la famille, pendant le Hirak, et continue de se construire sous une législation associative conçue pour l’asphyxier. Fatma Boufenik en est l’un des fils conducteurs. Discrète, méthodique, indélogeable.
