À première vue, l’événement confirmait l’ancrage croissant de la diplomatie féministe sur la scène internationale. Ministres, diplomates, responsables onusien.ne.s et activistes, réuni.e.s dans la capitale espagnole du 2 au 3 juin, ont réaffirmé leur engagement en faveur de l’égalité, des droits humains et de la participation des femmes aux espaces de décision lors de la Conférence ministérielle sur les politiques étrangères féministes.
Mais derrière ces déclarations, cette rencontre a aussi mis en lumière les limites d’un projet dont les ambitions peinent encore à se traduire en engagements concrets. La société civile y est souvent davantage invitée à écouter qu’à décider, tandis que certaines revendications s’effacent au nom du consensus diplomatique.
Une atmosphère étonnamment décontractée
L’Espagne a su rompre avec certaines rigidités propres aux grandes conférences internationales. Dans les couloirs, comme dans les salles, l’ambiance est détendue, les échanges se prolongent au-delà des panels et les codes vestimentaires sont souvent plus libres et colorés que dans d’autres espaces diplomatiques.
Pour les habituées de rendez-vous comme la Commission de la condition de la femme des Nations unies à New York, le contraste est saisissant. Cette atmosphère favorise des échanges, plus spontanés et parfois plus sincères.
La koufia, symbole de la résistance palestinienne, est également très présente. Portée par de nombreuses participantes, elle rappelle que les questions de solidarité internationale et de justice restent au cœur des préoccupations d’une partie importante de la société civile réunie à Madrid.
La société civile y est souvent davantage invitée à écouter qu’à décider, tandis que certaines revendications s’effacent au nom du consensus diplomatique.
Une conférence féministe où les frontières restent bien réelles
À Madrid, les contrôles à l’arrivée étaient relativement fluides. Pourtant, les inégalités commencent bien avant le passage des frontières. Une collègue venue d’Afrique de l’Ouest n’a obtenu son visa qu’au dernier moment et a manqué toute la première journée. Son cas est loin d’être isolé.
Une question est revenue régulièrement : comment construire un multilatéralisme féministe inclusif lorsque celles qui subissent le plus directement les crises mondiales peinent encore à accéder aux espaces où elles sont discutées ?
Une fois sur place, l’accès au ministère espagnol des Affaires étrangères nécessitait une accréditation préalable. Si les contrôles de sécurité étaient stricts mais courtois, un autre obstacle est rapidement apparu : l’accès restreint de la société civile à la salle principale.
La plupart des participantes étaient dirigées vers des salles de retransmission, alors même que les dispositifs de traduction étaient principalement disponibles dans la salle plénière. Beaucoup se sont interrogées sur le sens de traverser continents et frontières pour suivre des échanges sur écran géant qui auraient pu être regardés à distance.
L’ironie de la situation est apparue lorsque le représentant du Royaume-Uni a remercié la société civile présente dans la salle, provoquant des éclats de rire parmi celles qui suivaient son intervention depuis les espaces de retransmission.
Dans les couloirs, les discussions se multiplient. L’argument du manque de place convainc peu, d’autant que de nombreux sièges sont restés inoccupés jusqu’à la fin de la conférence. La société civile est présente, visible et consultée, mais quelle est sa capacité réelle à influencer les décisions ?

Les incohérences multiples
Les contradictions ne s’arrêtent pas aux salles de conférence. Durant les pauses, les bouteilles en plastique s’accumulent et les stands proposent des produits de multinationales régulièrement visées par des campagnes de boycott, comme Coca-Cola. Des détails qui rappellent l’écart entre les engagements affichés en matière de justice climatique, de consommation responsable ou de solidarité internationale et les pratiques. Pour la militante guatémalienne Alejandra Yatzil Caal, « les événements institutionnels ne peuvent pas être cohérents avec le féminisme. Les institutions portent l’héritage du patriarcat, des guerres et de la destruction de l’environnement. Je ne m’attendais pas à mieux. »
La veille de la conférence ministérielle se tenait le Forum de la société civile féministe. Les échanges ont porté sur les financements féministes, les mouvements anti-droits, les violences numériques, les droits sexuels et reproductifs, la démocratie et la coopération internationale.
Les participantes ont bénéficié de véritables espaces de parole. Les critiques adressées aux États, aux institutions internationales ou aux incohérences des politiques étrangères féministes ont pu être formulées librement, sans censure apparente.
Les interventions les plus marquantes : celles des militantes du Liban, d’Afghanistan, d’Irak ou de Palestine, qui ont rappelé que la paix, l’occupation, la militarisation et la souveraineté ne sont pas des enjeux périphériques, mais des réalités qui conditionnent directement la vie et les droits des femmes.
La Palestine, fil rouge des débats
Les discussions les plus franches ont souvent lieu loin des espaces officiels. Autour d’un café ou lors des réceptions, on parle de colonialisme, de dette, de justice fiscale, de racisme, de militarisation, de Palestine, mais aussi des limites du système international et des financements féministes.
Malgré des décennies de plaidoyer, seule une part infime des fonds dédiés à l’égalité de genre parvient directement aux organisations féministes de terrain. Parallèlement, plusieurs États réduisent leur aide publique au développement tandis que les budgets militaires continuent d’augmenter.
Dans ce contexte, l’Espagne s’est distinguée par une plus grande volonté d’aborder les enjeux géopolitiques. La Palestine a traversé l’ensemble des discussions, parfois explicitement, parfois en filigrane.
De nombreuses militantes et représentantes de la société civile ont rappelé qu’une diplomatie féministe crédible ne pouvait défendre le droit international à géométrie variable, ni éviter de critiquer ses alliés ou partenaires stratégiques lorsque les droits humains sont bafoués.
Peut-on parler de paix sans parler des guerres ? Défendre une politique étrangère féministe tout en soutenant ou en tolérant des logiques de militarisation ?
L’un des témoignages les plus marquants est celui de Fawzia Koofi, ancienne vice-présidente du Parlement afghan et membre de l’équipe de négociation avec les talibans à Doha. Revenant sur les discussions avec les États-Unis, elle a raconté :
« Nous n’étions que quatre femmes lorsque j’ai personnellement interrogé l’envoyé spécial américain chargé du processus de paix sur l’absence des droits humains et des droits des femmes dans l’accord bilatéral conclu avec les talibans, il m’a répondu : « Nous ne sommes pas ici pour continuer à perdre des soldats afin de protéger les droits des femmes afghanes. C’est à vous de le faire. » »
Pour Fawzia Koofi, « si les femmes avaient bénéficié d’une véritable place et d’une véritable influence, le résultat aurait été différent. »
Les interventions les plus marquantes : celles des militantes du Liban, d’Afghanistan, d’Irak ou de Palestine, qui ont rappelé que la paix, l’occupation, la militarisation et la souveraineté ne sont pas des enjeux périphériques, mais des réalités qui conditionnent directement la vie et les droits des femmes.
Au-delà du langage féministe
La déclaration finale réaffirme des principes largement consensuels — égalité, inclusion, participation et lutte contre les discriminations — mais comporte peu d’objectifs chiffrés, peu de mécanismes de redevabilité et aucun engagement financier significatif. Les revendications portées de longue date par les mouvements féministes, notamment sur le financement direct, la justice fiscale, l’annulation de la dette ou la démilitarisation, restent largement absentes.
Comme souvent dans les espaces multilatéraux, le consensus diplomatique semble avoir été obtenu au prix d’un affaiblissement des engagements politiques.
Madrid a confirmé que la diplomatie féministe est désormais institutionnalisée au point de réunir ministres, diplomates et organisations internationales autour d’un même vocabulaire : égalité, droits humains, participation et justice.
Les États se sont mutuellement félicités. L’Espagne a salué à plusieurs reprises le succès de la conférence avant même sa fin, tandis que d’autres délégations ont mis en avant leurs engagements féministes. Un enthousiasme qui contrastait parfois avec les préoccupations exprimées par de nombreuses militantes.
L’annonce de la prochaine édition au Maroc a relancé les interrogations sur la cohérence du processus et sur les critères permettant à un État de se présenter comme acteur d’une politique étrangère féministe. Une question qui dépasse largement le Maroc et renvoie aux contradictions de nombreux États, au Nord comme au Sud.
Le débat n’est pas de savoir quels États peuvent se dire féministes, mais jusqu’où ils sont prêts à remettre en cause leurs propres contradictions.
Car la crédibilité d’une diplomatie féministe ne se mesure ni aux déclarations ni aux photos officielles. Elle se mesure à sa capacité à défendre ses principes lorsqu’ils deviennent politiquement coûteux.