
C’est dans un café animé d’Alger que nous rencontrons Inès, à plus de 2 000 kilomètres de sa ville d’origine, Djanet, nichée dans l’extrême sud algérien. À 30 ans, Inès est guide nationale agréée, entrepreneure culturelle et militante d’un tourisme plus responsable.
Née en France, elle grandit entre Djanet, Tamanrasset et l’hexagone. Une trajectoire faite d’allers-retours qui a nourri une identité plurielle mais aussi un fort sentiment d’appartenance à son territoire d’origine. « Je pense que cette expérience de l’entre-deux m’a beaucoup façonnée. Très tôt, je me suis dit que je reviendrai vivre dans le sud algérien », raconte la jeune guide.
Revenir pour réinvestir un nouveau savoir
Cette conviction devient le fil rouge de tout son parcours universitaire. À Paris, Inès a orienté ses études d’histoire et coopération internationale autour du monde touareg. Ses stages, elle les réalise stratégiquement auprès des Offices des Parcs Nationaux de l’Ahaggar (OPNA) et du Tassili (OPNT), en Algérie. « Mon objectif n’était pas simplement d’accumuler des connaissances ou d’obtenir des diplômes. Je voulais apprendre pour réinvestir ce savoir dans ma région », explique-t-elle.
Loin du désert, l’appel du Sahara ne s’est jamais éteint. Le déclic définitif survient pendant la crise du Covid-19 : elle rentre définitivement en Algérie, guidée par la certitude intime que sa place est là-bas.
Le retour à Djanet ne se fait pourtant pas dans la nostalgie. Inès revient avec un projet précis, celui de contribuer au développement de sa région en valorisant son patrimoine culturel et naturel.
En 2024, elle crée son entreprise : TZD Expérience. TZD c’est le diminutif de Tazidert, qui signifie « patience » en tamasheq (une des langues touarègues). Tazidert est également le surnom par lequel est connu Inès dans la région et par lequel elle préfère être identifée.
Faire du tourisme autrement
L’amour du désert, elle le tient de son oncle, ancien organisateur de voyages. Petite déjà, elle l’observe raconter les paysages et les histoires du Sahara. Plus tard, une autre figure la marquera profondément : Laïd Bouchenafa, une pointure du tourisme saharien dans la région. Ses yeux s’embrument en évoquant ses souvenirs.
Chez elle, le métier de guide ne consiste pas simplement à organiser des séjours. Il s’agit avant tout de transmettre. Djanet est une ancienne oasis saharienne dont l’histoire est liée aux routes caravanières. Habitée depuis la préhistoire comme en témoignent les célèbres peintures et gravures rupestres du Tassili, la région fut un important carrefour d’échanges entre l’Afrique subsaharienne et le Maghreb. « Je veux raconter l’histoire de la région aux visiteurs, leur faire découvrir les traditions ancestrales, expliquer notre manière d’habiter le désert et notre rapport au monde », dit-elle avec conviction.
Mais cette ambition s’accompagne d’une réflexion plus large. Elle défend une autre vision, celle d’un tourisme responsable, durable et profondément humain : « Je ne veux pas d’un tourisme qui consomme les territoires puis les abandonne. Je veux un tourisme qui crée du lien, qui transmet et qui responsabilise. »
Dans ses circuits, elle tient à montrer le territoire tel qu’il est, avec ses richesses comme ses difficultés. Elle refuse l’exotisme qui réduit le Sahara à une simple carte postale. « Je tiens toujours à intégrer une ou deux journées de visite en ville ou dans les ksour. Djanet, ce n’est pas seulement le désert. Je veux que les visiteurs rencontrent les habitants, comprennent leur quotidien et découvrent la réalité locale dans toute sa complexité », explique la fondatrice de TZD Expérience.
Faire vivre cette vision du tourisme implique aussi de s’imposer dans un secteur encore très largement masculin. À Djanet, les guides sahariens sont majoritairement des hommes. « Il y a quelques femmes de la région qui travaillent dans ce domaine, mais généralement elles sont cheffes d’agence. Encore très peu sont guides à proprement parler », observe-t-elle.
Pour Inès, l’enjeu dépasse largement le seul secteur touristique. « Comme dans tous les milieux dominés par les hommes, en tant que femmes, nous devons batailler subtilement pour nous faire une place, construire notre légitimité et imposer des limites. La société a encore des a priori sur les femmes qui intègrent des univers masculins. Il faut avoir la force psychologique de dépasser ces préjugés et faire ses preuves pour se faire respecter. »
Une réalité qu’elle affronte avec la même détermination que celle qui l’a poussée à revenir vivre dans le Sahara.
« Comme dans tous les milieux dominés par les hommes, en tant que femmes, nous devons batailler subtilement pour nous faire une place, construire notre légitimité et imposer des limites. »
Protéger un patrimoine fragile
A Djanet, l’explosion récente du tourisme ne s’est pas faite sans dégâts. Des déchets abandonnés sur des sites protégés, des visiteurs peu sensibilisés aux enjeux environnementaux ou à la culture locale, des pratiques touristiques déconnectées des réalités du territoire… Autant de dérives qu’Inès refuse de considérer comme une fatalité.
L’engagement de la jeune guide est aussi écologique. Elle évoque les gueltas du Tassili, ces points d’eau permanents au cœur du désert : « Certaines personnes s’y baignent avec de la crème solaire, du parfum ou d’autres produits chimiques alors que l’eau y est stagnante. Cela détruit toute la biosphère de ces lieux. »
Dans ses activités, elle fait des choix éthiques : « Je refuse systématiquement les circuits en moto, en quad ou en buggy afin de limiter la pollution, même si cela serait probablement plus rentable et attirerait davantage de touristes en quête de sensations fortes. »
La rentabilité n’est pas sa priorité. « Dans la tradition nomade touarègue, il existe un respect instinctif de l’environnement. Pour moi, préserver la nature s’inscrit naturellement dans cet héritage culturel qu’il faut protéger et transmettre », explique la guide.
Chez Inès, entreprendre est un acte politique. En quittant le café, je repense à cette phrase qu’elle a prononcée plus tôt dans l’entretien : « Mon objectif était d’apprendre pour réinvestir ce savoir dans ma région. »
Peut-être est-ce finalement cela qui résume le mieux son parcours : celui d’une femme qui a décidé de revenir chez elle pour transmettre, faire du désert non pas un décor, mais un récit vivant.