La cuisine de l’indépendance : comment les femmes syriennes construisent une économie de survie

Face à l’aggravation de la crise économique en Syrie, le travail à la maison s’est imposé comme une stratégie de survie pour les femmes. Elles transforment ainsi des savoir-faire traditionnels tels que la cuisine, le crochet et la pâtisserie en sources de revenus. Si cette évolution témoigne de leur résilience et créativité, elle soulève de sérieuses questions quant aux limites et aux conditions de cette économie, ainsi qu’à sa pérennité en dehors du secteur informel.

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« Je suis employée dans une entreprise de tabac en tant que contractuelle, et je n’ai pas reçu de renouvellement de contrat au début de cette année. J’ai donc perdu la principale source de revenus de la famille après que mon mari a pris sa retraite », explique Oum Alaa, une femme qui vit dans la région d’Al-Barda, dans la campagne sud de Damas .

Face à la conjoncture économique difficile, Oum Alaa a décidé de se lancer dans la confection de pâtisseries, un domaine où elle excelle. Elle a commencé à proposer ses créations aux magasins locaux, qui les vendaient comme produits artisanaux. Les débuts ont été difficiles, d’autant plus que les pâtisseries sont considérées comme un mets luxueux dans les quartiers populaires. Elle s’est alors tournée vers la fabrication de produits laitiers et de fromages, plus demandés que les sucreries.

Oum Alaa ajoute : « Les revenus ne sont jamais à la hauteur des efforts fournis, car je travaille seule la plupart du temps et je refuse l’aide de mon mari, car les hommes ne sont pas compétents pour ce genre de travaux. » Cela allonge son temps de travail. Mais elle conclut : « Dieu merci, nous survivons ; d’autres n’ont même pas de quoi se nourrir. »

Beaucoup de personnes comme Oum Alaa ont perdu leur source de revenus et recherchent d’autres solutions pour subvenir aux besoins de leur famille.

Une crise économique dévastatrice

Près de 90 % des Syrien.nes vivent sous le seuil de pauvreté, en proie à une crise économique dévastatrice dont les causes sont intimement liées aux ravages de la guerre et à l’effondrement de la monnaie nationale. La livre syrienne a chuté. Nous sommes passés de 50 livres pour un dollar en 2011 à environ 14 000 aujourd’hui. Les salaires moyens en Syrie oscillent actuellement entre 80 et 100 dollars par mois pour les employé.es du secteur public, tandis que ceux des employé.es du secteur privé, des entreprises et des organisations internationales se situent généralement entre 200 et 500 dollars. Le salaire minimum, fixé à 750 000 livres syriennes, ne couvre que deux jours et demi des besoins essentiels d’une famille syrienne, selon l’indice du coût de la vie de Qasioun . Environ 12,9 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire, tandis que plus d’un quart de la population est sans emploi et que les salaires sont insuffisants pour couvrir même les besoins les plus élémentaires.

Depuis 2011, la Syrie a connu des vagues successives d’inflation galopante, atteignant parfois des niveaux proches de 188 % par an. Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) a confirmé ce sombre tableau, indiquant que neuf Syrien.nes sur dix vivent dans la pauvreté.

Survivre avec ses compétences

Crochet work by Hanadi al-Homsi

Bien que les revenus tirés du travail à la maison soient instables et ne bénéficient d’aucune protection légale, de nombreuses femmes le préfèrent aux opportunités à l’extérieur de leur domicile, notamment en raison des problèmes sécuritaires.

C’est l’avis de Hanadi Al Homsi, une femme qui vit dans la ville de Sahnaya, située au sud-ouest de Damas, et qui possède l’entreprise de crochet « Makrameti ».

Au départ, c’était plutôt pour occuper son temps libre, mais ce loisir s’est ensuite transformé en une source de revenus qui a permis de subvenir aux besoins de son foyer. Le projet a débuté avec les matières premières et la laine qu’elle avait chez elle ; elle a ensuite développé ses compétences en ligne et a essayé de commercialiser ses créations via les réseaux sociaux.

Hanadi Al Homsi a essuyé des moqueries de la part de ceux qui estimaient que son activité était une perte de temps et inutile. « Travailler à domicile offre un environnement sûr et confortable et permet de répartir les tâches entre son projet et ses responsabilités familiales », défend-elle.

Bien que les revenus tirés du travail à la maison soient instables et ne bénéficient d’aucune protection légale, de nombreuses femmes le préfèrent aux opportunités à l’extérieur de leur domicile, notamment en raison des problèmes sécuritaires.

Indépendance fragile : des revenus sans protection ni stabilité

Cette économie peut pourtant fragiliser les femmes, notamment face aux fluctuations du marché. L’absence de reconnaissance officielle compromet la pérennité de ces projets et leur manque de visibilité soulève des interrogations quant à leur nature : assistons-nous à une rupture avec les rôles traditionnels ou à leur reproduction sous une forme nouvelle ?

Dans bien des cas, cette activité ne sort pas réellement du foyer ; elle renforce plutôt la présence de la femme au sein de celui-ci, même si elle paraît plus productive. Malgré la flexibilité qu’offre le télétravail, dans le salon, celui-ci reste associé à l’idée que le foyer est la sphère « naturelle » du travail féminin. C’est là que réside une sorte de paradoxe : la femme travaille, produit et obtient un revenu, mais celui-ci s’ajoute aux responsabilités et aux charges non rémunérées qu’elle assume quotidiennement pour sa famille .

Cependant, ces expériences ne sauraient se réduire à une simple reproduction du rôle traditionnel. Un véritable changement s’opère, même s’il reste limité. Nombre de femmes découvrent pour la première fois ce que signifie disposer de leurs propres revenus ou avoir la possibilité de prendre des décisions sans dépendre d’un employeur ou de leur famille. Ce domaine peut paraître restreint, mais il n’en demeure pas moins important car il renforce la confiance en soi et ouvre la voie à l’exploration de nouvelles perspectives .

En ce sens, on peut dire que l’économie domestique reste un domaine encore très flou, n’accordant pas aux femmes une libération complète, mais modifiant la position de dépendance qui existait auparavant .

Nataline, propriétaire du restaurant du même nom et habitant à l’ouest de Homs, partage une expérience similaire. Elle travaillait dans la restauration depuis des années, mais son activité ne s’était pas développée et couvrait à peine les frais de nourriture et de boissons. Grâce à l’aide d’une amie de sa fille, expatriée en Allemagne, qui a soutenu le projet et apporté un soutien financier, l’entreprise s’est transformée en une véritable société capable de générer un revenu stable pour la famille – chose qui semblait auparavant impossible. Les coûts d’équipement initial, celui d’obtention des licences et d’immatriculation au registre du commerce, ainsi que les autres dépenses connexes, étaient considérables et une simple activité à domicile ne pouvait tout simplement pas les couvrir.

« Je suis peut-être chanceuse, mais il y a encore beaucoup de femmes qui ont besoin de quelqu’un pour les soutenir dans leurs projets », affirme-t-elle.

Un plat du restaurant de Nataline

Vers une économie plus juste pour les femmes

Ce type d’économie a permis à de nombreuses familles de subvenir à leurs besoins, notamment celles qui ont perdu leur principal soutien au sein de la famille. Il a également aidé les femmes, en particulier, à obtenir une protection économique, voire à se protéger des différentes formes de violence auxquelles elles peuvent être exposées en raison de leur manque d’indépendance financière.

Selon le Réseau syrien pour les droits de l’homme, au moins 177 057 personnes auraient disparu de force au cours des 15 années de conflit, la plupart étant des hommes .

Malgré la relative stabilité économique qui a commencé à se manifester après la chute du régime d’Assad le 8 décembre 2014 et la levée des sanctions européennes et américaines contre la Syrie, les femmes restent le maillon faible de cette phase complexe et fragile.

L’activiste féministe Rima Sawwah a déclaré à Medfeminiswiya : « Ce type d’économie contribue, d’une manière ou d’une autre, à l’économie globale. Mais ce qui nous inquiète vraiment, c’est la libéralisation économique actuelle, non planifiée, qui affecte directement les produits locaux et, par conséquent, les dits « très petits projets », comme le crochet, la fabrication de bougies ou même de pâtisseries. Pourtant, ces projets, malgré leur petite taille, peuvent souvent générer un bon revenu s’ils sont associés à une formation en marketing et en techniques de vente. C’est précisément ce sur quoi nous travaillons dans toutes nos activités destinées aux femmes. À la fin de chaque atelier ou formation, des séances de sensibilisation sont organisées sur l’indépendance financière et sur comment en tirer profit pour prévenir les violences sexistes. »

 L’absence de lois protégeant ce type de projet expose certaines femmes à la fraude, notamment lorsque la communication se fait par Internet. Elles peuvent également être victimes de cybercriminalité. Il est donc important d’intensifier les campagnes de sensibilisation afin de protéger les femmes contre toute forme de violation et leurs droits financiers, et de travailler à l’élaboration de lois concrètes et efficaces qui contribuent à soutenir ces projets.

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