Habiba Djahnine, cinéaste algérienne : la fabrique d’un regard

Entre transmission, mémoire et engagement féministe, Habiba Djahnine, réalisatrice, écrivaine et poétesse algérienne, construit depuis plus de trente ans un regard ancré dans l’histoire de son pays et les voix qu’on a voulu y faire taire. Portrait.

Habiba Djahnine

Parole dense, regard frontal, Habiba Djahnine née en 1968, s’est imposée comme une figure importante du documentaire et du féminisme en Algérie. Faute d’écoles de cinéma, elle crée elle-même des espaces de transmission, formant une génération de cinéastes. Après l’assassinat de sa sœur Nabila Djahnine en 1995, elle filme celles et ceux qui résistent. Son œuvre fait du documentaire à la fois un travail de mémoire et un geste de réparation.

Occuper l’espace

Tout commence à Béjaïa, une ville à 220 km d’Alger, au début des années 1980. « En ce temps là,  raconte-t-elle à Medfeminiswiya, il y avait des salles de cinéma, oui. Mais elles étaient quasiment réservées aux hommes. Nous, on n’y avait pas accès. Nos frères nous racontaient les films, les files d’attente, les bagarres dans les salles… C’était un univers à part, pas le nôtre. Alors on a commencé à se poser des questions : pourquoi on n’y a pas droit, nous ? On avait 15, 16 ans. Et on a fondé  notre premier ciné-club à Béjaïa. C’était dans une maison de jeunes de notre quartier. On a ainsi créé un ciné club réservé aux femmes et elles y ont été réceptives. » 

Puis les choses s’accélèrent : « Entre 1986 et 1988, quelque chose s’est ouvert. La société civile a émergé dans un champ des possibles. Nous avons créé des associations et des collectifs de femmes. Jusqu’alors, nos initiatives relevaient presque de la clandestinité ou de cercles restreints. Et là, nous occupions l’espace publiquement. Le cinéma est alors devenu indissociable d’une démarche politique, on en a profité pour revendiquer des lieux accessibles aux femmes, investir l’espace public en occupant notamment les cafés de la Place Gueydon de Béjaia, cela devenait une démarche politique. »

« En ce temps là il y avait des salles de cinéma, oui. Mais elles étaient quasiment réservées aux hommes. Nous, on n’y avait pas accès. Nos frères nous racontaient les films, les files d’attente, les bagarres dans les salles… C’était un univers à part, pas le nôtre. Alors on a commencé à se poser des questions : pourquoi on n’y a pas droit, nous ?» 

Après ses études, elle fonde à Tizi Ouzou un nouveau ciné-club au sein de la Maison de la culture, porté par l’association Thighri n’tmettouth (Cri de femme). « Nous allions chercher des femmes dans les villages pour qu’elles viennent, chaque semaine, voir des films et en débattre », se rappelle-t-elle. Et dès le départ, la transmission était centrale : « Chaque fois que nous intégrions un groupe, nous formions de nouvelles animatrices. Nous étions nous-mêmes en train de nous former et nous partagions ce que nous savions, portées par une démarche militante. L’Algérie était en pleine mutation, un tournant amorcé dès Octobre 88 et il était essentiel d’inscrire notre action dans ce mouvement, d’accompagner ce basculement par la culture et la pensée critique. »

Résister

En 1994, au cœur de ce que l’Algérie appellera plus tard la « décennie noire », Habiba Djahnine lance avec d’autres organisatrices le festival Images et imaginaires de femmes dans le cinéma algérien. En ce temps-là, les assassinats se multiplient et un groupe de tournage du cinéaste Belkacem Hadjadj venait d’être enlevé. On leur conseille d’annuler le festival, elles refusent. « On a refusé de lâcher, se souvient-elle. On accueillait les personnes que les groupes islamistes relâchaient au fur et à mesure pour les entendre, écoutait leurs témoignages, les rassurait. Heureusement il n’y avait eu aucune victime… Finalement, nos actions ont été toujours mêlées avec l’histoire de ce pays. »

Puis la violence terroriste frappe au cœur. Sa sœur, Nabila Djahnine, militante féministe, présidente de l’association Thighri n’tmettouth, est assassinée. Pour Habiba Djahnine, il y a l’effondrement, puis l’exil en France. « Il est difficile de nommer le bouleversement que cela a provoqué, tant il se prolonge encore aujourd’hui, confie Habiba Djahnine. Ce fut un moment de destruction totale. Ce qui compte, pourtant, c’est de raconter comment, à partir des ruines, on tente de se reconstruire. Ce qu’on a voulu effacer, il faut, à son échelle, le rebâtir, sans posture victimaire. Mais en assumant pleinement que notre engagement était politique : nous voulions changer ce pays pour les droits des femmes, les libertés démocratiques, les normes sociales… Il fallait que j’en parle. Pour moi, le cinéma était le meilleur moyen de le faire. »

Elle passe à la réalisation après une formation à l’Université Paris 3, nourrie par les festivals et l’influence des Ateliers Varan, dont elle reprendra l’esprit en l’adaptant à l’Algérie.

En 2006, elle réalise le film Lettre à ma sœur, adressée à Nabila Djahnine, qu’elle refuse de qualifier comme un film personnel : « C’est un film politique ». Est-ce une manière de poursuivre le combat de Nabila ? « Oui, répond Habiba. Mais c’est plus que cela, ajoute-t-elle. C’est refuser que la mort ait le dernier mot ».

Il s’agit de la même asso que tu mentionnes plus haut non ?

Nabila Djahnine

Créer des espaces d’expression

Après avoir quitté les Rencontres cinématographiques de Béjaia en 2007, elle lance, grâce à son association « cinéma et mémoire » et en collaboration avec Kaïna Cinéma, le premier atelier de création documentaire « Béjaia doc ». En quelques années, une trentaine de documentaires voient le jour. Autant de réalisateurs et de réalisatrices formé.es sur le terrain.  Habiba rappelle que lorsqu’elle  animait ses premiers ciné-clubs adolescente, devenir cinéaste ne faisait pas partie des possibles. « Je viens d’une famille modeste. Il n’y avait pas d’école de cinéma en Algérie. On ne rêvait même pas à ça. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu créer Béjaïa Doc, un espace gratuit, ouvert à celles et ceux qui n’ont pas les moyens et qui ont des choses à dire», insiste-t-elle. A Béjaia doc, selon les témoignages des participant.es, on n’apprend pas seulement  à manier une caméra, mais on leur transmet une méthode, on les aide à construire un regard, et à trouver sa place face au réel. « J’ai mise en place une méthode de travail collectif.  Je n’étais pas seule car à chaque fois, j’intègre d’autres professionnels pour aider à former, aider à réfléchir. J’ai autant appris des stagiaires que j’espère qu’ils ont appris de moi », dit Habiba. En 2013, l’aventure Béjaïa doc prend fin à cause notamment des lourdeurs bureaucratiques répressives enclenchées contre les associations.  Mais quelques années plus tard, elle lancera un atelier exclusivement féminin de création documentaire.

En quelques années, une trentaine de documentaires voient le jour. Autant de réalisateurs et de réalisatrices formé.es sur le terrain.  Habiba rappelle que lorsqu’elle  animait ses premiers ciné-clubs adolescente, devenir cinéaste ne faisait pas partie des possibles.

Rendre hommage

En parallèle, Habiba Djahnine a poursuivi  son  travail de documentariste et signe en 2011,  Safia, une histoire de femme : le portrait d’une mère de 33 ans, victime de violences conjugales. La caméra ne s’attarde pas sur la plainte, mais filme plutôt la dignité d’une femme qui tient debout malgré tout. À l’origine du projet, le Réseau Wassila, qui a lancé un appel à films sur les violences faites aux femmes. Habiba Djahnine  hésite parce qu’elle a « du mal à mettre de la distance. Et traiter ça “avec légèreté”, c’était hors de question ».

En assistant aux réunions du réseau, elle constate que beaucoup de ces femmes avaient besoin d’aide, pas d’une caméra, et refuse toute tentation voyeuriste.  Puis, un jour, elle croise Safia. Le tournage laisse une empreinte durable sur la cinéaste. « Ce film m’a obligée à sortir d’une forme de confort militant, sans nier les luttes quotidiennes que nous menons pour exister, pour être entendues, pour faire avancer les droits. Mais face à Safia, j’ai compris l’ampleur de son combat. Elle luttait sur tous les fronts : contre sa famille, le voisinage, son mari, les institutions. Elle luttait pour sa dignité, mais aussi pour survivre. Une charge écrasante, physique et mentale. Elle m’a appris la complexité. Rien n’était simple, pas même le fait de rester avec un mari violent, qui représentait aussi, paradoxalement, une forme de protection dans un environnement hostile. Avec elle, j’ai compris que lorsque les femmes parlent elles-mêmes des violences qu’elles subissent, l’enjeu est immense. Cette parole exige respect et écoute », explique Habiba.

Dans son autre film documentaire Avant de franchir la ligne d’horizon, Habiba Djahnine explore “l’engagement”, ce fil ténu entre conviction et épuisement. C’est un film sur « comment on tient, avec des briques et des brocs. Je voulais contredire ceux et celles qui racontaient que pendant les années de violence en Algérie, il ne se passait rien.  C’est aussi ma traversée. Celle de mes proches. J’avais envie de filmer des gens debout qui se posent des questions et poursuivent des actions. Des gens magnifiques et fragiles à la fois. Leur rendre hommage. Être militant, pour moi, c’est vouloir transformer la société. Se sentir concerné, aider à faire société ». Dans tous ses films, Habiba Djahnine filme les corps debout, ceux qui, malgré les fractures de l’histoire, continuent à tenir. Et elle en fait partie. Malgré la violence, les obstacles, les moments de doute, Habiba reste là, discrète et tenace. Elle forme, filme et continue, film après film, à déplacer le cadre pour que d’autres puissent s’y inscrire.

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