La voix de Francesca Albanese contre le génocide à Gaza risque d’être réduite au silence

En raison de sa dénonciation rigoureuse des violations des droits humains et du droit international, la rapporteuse spéciale de l'ONU pour les Territoires palestiniens occupés Francesca Albanese subit de violentes attaques de la part d'Israël et de nombreux gouvernements occidentaux. Les États-Unis lui ont imposé de lourdes sanctions et le ministre français des Affaires étrangères a demandé sa démission, l'accusant d'antisémitisme sur la base d'une vidéo falsifiée. Mais elle ne baisse pas les bras, grâce notamment au soutien d'intellectuel.les, d'ONG et d'une partie de l'opinion publique.

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Image de couverture : Francesca Albanese dans un photogramme de “Disunited Nations”.

Francesca Albanese est une avocate italienne spécialisée en droit international et une figure centrale dans le débat actuel sur la Palestine. Depuis qu’elle est devenue, en 2022, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les droits de l’homme dans les Territoires palestiniens occupés, elle dénonce fermement l’occupation, l’apartheid et le génocide perpétrés par le gouvernement israélien contre une population sans défense.

Ses analyses juridiques approfondies, basées sur de nombreuses sources, témoignages et documents officiels, la rendent particulièrement gênante pour le Premier ministre israélien  Benjamin Netanyahu et ses alliés, qui tentent par tous les moyens de la réduire au silence.

Malgré le dénigrement systématique de son travail, les attaques personnelles féroces, les accusations infondées et les menaces fréquentes, elle ne renonce pas et poursuit ses enquêtes avec une grande rigueur et professionnalisme.

Une voix qui sort du lot

En tant que juriste indépendante, Albanese travaille bénévolement avec 46 autres expert.es qui surveillent différentes zones de crise pour le compte du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. Elle est chargée d’analyser l’impact des politiques israéliennes dans les Territoires occupés depuis 1967 et de rédiger des rapports sur les effets dévastateurs de la guerre en cours.

Dans Anatomie d’un génocide (juillet 2023) et Le génocide comme effacement colonial (octobre 2024), la rapporteuse utilise pour la première fois ce terme, officialisant le bilan dramatique qui comptait alors déjà 30 000 mort.es, 12 000 disparu.es sous les décombres et environ 71 000 blessé.es graves. Les deux textes dénoncent également les souffrances atroces infligées aux enfants, révélant la véritable intention de l’offensive à Gaza : détruire les Palestinien.nes en tant que groupe. Même le jargon du droit humanitaire utilisé par Israël semble clairement viser à justifier son attaque en abolissant la distinction entre les cibles civiles et militaires, en violation flagrante des conventions internationales. Parmi les actions qu’elle qualifie de « perfides » commises par l’armée israélienne, figurent les évacuations continues de communautés entières vers des zones dites « sûres », qui sont ensuite bombardées par l’armée, et l’utilisation de la faim comme arme pour décimer les survivant.es.

Son troisième rapport, intitulé De l’économie de l’occupation à l’économie du génocide (juillet 2025), montre en revanche que de nombreuses entreprises, principalement américaines – dont Microsoft et Airbnb –, tirent profit de l’occupation grâce au tourisme dans les sites sous contrôle militaire israélien et au commerce des produits agricoles des colonies. Le texte retrace le passage progressif d’une logique de contrôle territorial à un système qui impose à la population des conditions de vie insoutenables, entre ségrégation, démolitions arbitraires et contrôle des ressources fondamentales telles que l’eau, l’électricité et le carburant.

Un crime collectif

Gaza détruite dans un photogramme de “Disunited Nations”.

Lors de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le 28 octobre 2025, la juriste a présenté « Génocide à Gaza : un crime collectif », dans lequel elle accuse plus de soixante pays d’être complices des atrocités commises par Netanyahu dans la Bande avec leur soutien militaire, diplomatique et économique.

Les États-Unis, l’Allemagne et l’Italie sont les principaux fournisseurs d’armes à Israël qui, sans le soutien européen et américain, n’aurait pas pu mener une offensive aussi vaste en violant impunément le droit international.

Selon l’ambassadeur italien à l’ONU, Maurizio Massari, ce rapport est « totalement dépourvu de crédibilité et d’impartialité », tandis que son homologue israélien a qualifié l’auteure de « sorcière », parlant du document comme d’« une autre page de son livre de sorts ».

« Il est grotesque et franchement délirant qu’un État génocidaire soit incapable de répondre au fond de mes conclusions et que le mieux qu’il puisse faire soit de m’accuser de sorcellerie. Si j’avais le pouvoir de jeter des sorts, je ne l’utiliserais pas pour me venger, mais pour mettre fin à vos crimes une fois pour toutes. »

« Il est grotesque et franchement délirant qu’un État génocidaire soit incapable de répondre au fond de mes conclusions et que le mieux qu’il puisse faire soit de m’accuser de sorcellerie, lui a répondu Albanese. Si j’avais le pouvoir de jeter des sorts, je ne l’utiliserais pas pour me venger, mais pour mettre fin à vos crimes une fois pour toutes. »

Les représailles de la diplomatie internationale

Après une campagne infructueuse visant à faire pression sur l’Onu pour qu’elle la révoque de ses fonctions, le secrétaire d’État américain Marco Rubio lui a imposé de lourdes sanctions en juillet 2025, l’inscrivant sur la liste des Specially designated nationals SDN (Ressortissants spécialement désignés), habituellement réservée aux trafiquants de drogue et d’armes.

L’experte en droit international a été accusée d’« antisémitisme et de soutien au terrorisme » et de « mépris envers les États-Unis et Israël » : ses comptes bancaires ont été bloqués, elle s’est vue interdire de collaborer avec des universités américaines, d’entrer dans le pays – où vit sa famille – et de profiter de ses propriétés outre-Atlantique.

« Je suis mère d’une citoyenne américaine, mon mari travaille pour une organisation basée aux États-Unis, vous comprenez donc que cela me touche profondément. Ma fille est techniquement passible d’une arrestation et d’une amende pouvant aller jusqu’à 1 milliard pour m’avoir préparé un café ou mon petit-déjeuner », a déclaré Francesca Albanese lors d’une conférence au Sénat italien en septembre 2025.

Le 11 février dernier, d’autres accusations d’antisémitisme ont été portées contre elle par le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot et d’autres responsables politiques européens, qui ont demandé sa démission immédiate.

Elle s’est défendue en démontrant que la vidéo dans laquelle elle aurait qualifié Israël d’« ennemi de l’humanité » avait manifestement été manipulée. « Nous sommes dans une phase orwellienne, où le mensonge est vérité et la vérité mensonge », a-t-elle déclaré. Ce grave incident diplomatique s’est ensuite transformé en avertissement, mais la tension institutionnelle à son égard reste très forte.

Plus d’un millier d’intellectuel.les à ses côtés

 
Le documentaire « Disunited Nations » de Christophe Cotteret dénonce l’affaiblissement des Nations Unies en racontant l’engagement, le courage et la profonde humanité de cette championne du droit international.

Le 26 février, plus d’un millier d’intellectuel.les ont demandé aux ministres de plusieurs pays de cesser leurs attaques contre elle, de lui présenter des excuses publiques et de réaffirmer leur engagement en faveur de l’indépendance et de l’intégrité des Nations Unies.

Comme les personnes occupant un mandat à l’ONU ne peuvent pas poursuivre un État membre en justice, son mari et son fils ont déposé le 27 février un recours devant le tribunal de district des États-Unis, arguant que la mesure prise par le gouvernement à son encontre était inconstitutionnelle. « Les sanctions sont utilisées de manière abusive lorsqu’elles visent à faire taire des opinions indésirables et à violer les droits constitutionnels de personnes que le gouvernement n’apprécie pas », précise le dossier.

Le département d’État américain a refusé de commenter l’affaire.

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