Réputée pour son engagement sans concession contre les violences patriarcales, les crimes d’honneur et le trafic d’êtres humains, l’assassinat de Yanar Mohammed est d’ores et déjà qualifié par nombre d’observateur.e.s comme féminicide politique. Yanar Mohammed revenait, tout juste, d’un séjour au Canada quelques jours seulement avant l’attaque meurtrière qui l’a ciblée.
Son assassinat intervient dans un contexte d’insécurité persistante pour les défenseur.e.s des droits humains en Irak, où militants, universitaires et journalistes ont été ciblés ces dernières années, souvent sans que les responsabilités soient jamais clairement établies.
Un parcours d’engagement radical et solidaire
Née à Bagdad en 1960, Yanar Mohammed s’est engagée très tôt en faveur de l’égalité des sexes dans un pays marqué par des décennies de guerres, de répressions et de bouleversements politiques. Diplômée en architecture de l’Université de Bagdad en 1984 et titulaire d’un master de l’Université de Toronto, elle partagea alors sa vie entre l’Irak et le Canada avant de retourner définitivement dans son pays en 2003, au lendemain de l’invasion menée par les États-Unis.
C’est cette année-là qu’elle a contribué à fonder l’Organization of Women’s Freedom in Iraq, organisation laïque qui s’est donné pour mission de défendre les droits des femmes face aux violences domestiques, aux réseaux de trafic sexuel et aux lois discriminatoires : elle y lance les premiers refuges pour femmes en Irak, destinés à abriter celles qui fuient les violences ou les «crimes d’honneur».
Au fil des années, OWFI a étendu son réseau à plusieurs villes irakiennes et ses refuges ont offert protection à des centaines de femmes vulnérables. Elle était également éditrice du journal Al-Mousawat (« Égalité »), tribune importante pour faire entendre la parole des femmes dans les débats publics du pays.
Lors d’un entretien avec Manara Magazine en mai 2023, elle évoquait déjà les risques politiques de son engagement : « Je suis actuellement au Canada car j’ai dû quitter l’Irak. On m’a montré un mandat d’arrêt à mon nom indiquant que je devais être arrêtée immédiatement parce que j’étais une trafiquante d’êtres humains. Nous abritons des femmes et les protégeons du trafic humain, pour découvrir que l’accusation est retournée contre nous ».
Voix critique face aux violences et reconnaissance internationale
Pour Yanar Mohammed, la lutte pour les droits des femmes ne pouvait être dissociée de la critique des groupes conservateurs et des milices armées qui fragmentent la société irakienne. Dans une interview accordée à Democracy Now! en août 2022, elle dénonçait ouvertement l’atmosphère de peur et d’intimidation dans le pays : « Et la chose étrange, c’est que ceux qui ont déclenché la manifestation qui a conduit aux affrontements… personne n’ose les défier ni prononcer un mot de travers contre eux. C’est comme si je revivais les jours de Saddam Hussein… où tout le monde avait peur d’une seule personne, et personne n’osait dire quoi que ce soit. C’est une situation terrible ».
Cette citation illustre le climat d’insécurité qui pesait sur les défenseurs des libertés et qui, selon de nombreuses organisations, a largement influencé l’évolution du mouvement féministe irakien.
L’influence de Yanar Mohammed a dépassé les frontières de l’Irak. Son travail lui a valu plusieurs distinctions prestigieuses, dont le Gruber Prize for Women’s Rights en 2008 et le Rafto Prize for Human Rights en 2016, décerné en Norvège pour ses efforts en faveur des femmes victimes de violences et des minorités.
La fondation Rafto a réagi à son assassinat en soulignant que cette perte ne touchait pas seulement une militante, mais constituait une attaque contre « les valeurs fondamentales auxquelles elle a consacré sa vie : la liberté des femmes, la démocratie et les droits humains universels ».
Cette perte ne touchait pas seulement une militante, mais constituait une attaque contre « les valeurs fondamentales auxquelles elle a consacré sa vie : la liberté des femmes, la démocratie et les droits humains universels ».
L’appel à la justice et le vide laissé par sa disparition
La mort de Yanar Mohammed a suscité des réactions immédiates de la société civile irakienne et des organisations internationales. L’Iraqi Civil Society Solidarity Initiative (ICSSI) a qualifié sa disparition de « perte profonde pour le mouvement féministe » et a appelé à une enquête « indépendante et transparente » pour faire la lumière sur les circonstances de l’assassinat.
Des partenaires internationaux, comme l’ONG MADRE, ont insisté sur la nécessité de poursuivre le combat qu’elle a mené pour les droits humains et contre la violence systémique : dans une déclaration publiée après son décès, ils ont rappelé que Yanar avait « créé des plateformes où les femmes pouvaient s’exprimer et où tous les êtres humains méritent des droits complets ».
Pour ses proches collaboratrices, elle incarnait à la fois la ténacité et la compassion. Pour Sura Laith, vice-présidente de l’OWFI, « Yanar n’était pas seulement une leader, mais une forte voix pour les droits des femmes et de la liberté. Son courage, sa détermination et son engagement pour la justice ont marqué chacun de nous. »
Son organisation, elle, s’est dite «profondément choquée par cette attaque brutale contre l’une des militantes des droits humains les plus courageuses de notre époque». «Cet assassinat ne représente pas seulement une attaque contre Yanar Mohammed en tant que personne, mais aussi contre les valeurs fondamentales auxquelles elle a consacré sa vie: la liberté des femmes, la démocratie et les droits humains universels», a ajouté la fondation.
L’assassinat de Yanar Mohammed laisse un vide considérable pour le mouvement féministe en Irak, déjà confronté à l’érosion des protections sociales et juridiques pour les femmes. Son combat, enraciné dans la défense des victimes de violence, des marginalisations sociétales et des entraves institutionnelles, a fait d’elle une voix majeure de la résistance face aux conservatismes et aux violences structurelles.
