Voici la liste de ce que veulent les femmes !

Ce que vous balayez d’un revers de main comme des bouderies, nous le voyons comme des droits que nous avons perdus, et l’exagération dont vous nous accusez est une simple description de la réalité. Personne ne connaît l’étendue de ce qu’endure chacune des femmes sur cette planète

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Imaginons un peu le scénario suivant : et si ça avait été Zainab Zeaiter (victime de féminicide au Liban) qui soupçonnait son mari de la tromper et qui l’avait tué ? Est-ce que sa famille à lui aurait diffusé une vidéo en solidarité avec la meurtrière en criant victoire pour son « honneur » et celui de sa famille à elle ? Est-ce qu’elle aurait échappé à la responsabilité juridique ? Est-ce qu’elle aurait été considérée comme une vaillante héroïne pour avoir lavé son déshonneur et le déshonneur de son clan ? Absolument pas. Et ce n’est d’ailleurs pas ce que l’on devrait espérer.

Mais en inversant les rôles, on peut apporter des éclairages à ceux qui continuent de demander : « Qu’est-ce que vous voulez de plus ? On vous a donné tous les droits », en les aidant à mieux comprendre les différentes formes de violence et de discrimination pratiquées à notre encontre. Les crimes sont justifiés si les hommes en sont l’auteur et les femmes leurs victimes, mais dès lors qu’on inverse la situation, il est naturel et attendu que la femme soit unanimement condamnée, circulez il n’y a rien à voir.

Il y a quelques jours, Zainab Zeaiter a été tuée de sang-froid à Choueifat, au Mont-Liban, comme Roula Yacoub l’avait été en 2013 à Halba, au Nord Liban. Bien d’autres femmes ont connu ce destin : Liliane Allaw à Hermel, Latifa Kassir, Zeina Kanjo, Ruqayya Mounther, Rana Beaino, Zahraa al-Kabout, Sara al-Amin…

Il est rude d’énumérer les noms des victimes, mais le but ici n’est pas d’exhumer des peines que nous n’avons même pas commencé à oublier – non, nous voyons simplement cette liste comme une réponse adéquate à ceux qui pensent que tout va bien au Liban, et qui nous balaient d’un revers de main comme l’énième féministe de plus, toujours à exagérer, à bouder, et à crier.

Voici quelques-uns des droits que nous revendiquons et dont nous manquons, dans l’espoir de pouvoir enfin cesser de vous ennuyer avec ça lorsque nous les aurons obtenus :

Le droit de vivre

En premier lieu, nous revendiquons le droit de vivre. Le droit de ne pas être tuées sous des prétextes fumeux tel que « l’honneur » ou le soupçon d’infidélité, ou parce qu’il est rentré fâché, ou qu’elle n’avait pas fait ce qu’il avait dit, ou parce qu’il a des problèmes psychologiques, ou tout ça à la fois. Où est l’honneur dans un meurtre ? Qu’y a-t-il d’honorable chez un homme qui utilise sa force physique et ses privilèges sociaux, juridiques et économiques pour abuser d’une femme et la battre à mort ?

Nous revendiquons le droit de vivre, pour mettre un terme à ce massacre qui ne dit pas son nom. Et cela ne se limite pas à des législations pitoyables auxquelles il faudrait des milliers d’amendements. Le véritable changement se produit au niveau individuel, dans l’esprit des gens qui écrivent les lois et de ceux qui sont chargés de les appliquer. Ce changement doit se produire dans l’esprit de ceux qui violent ces loi en toute confiance, sans crainte. La coutume est plus forte que la loi, et les clans sont plus forts que l’État. Nous voulons que chaque personne qui tue et viole des femmes soit tenue pour responsable sans aucune intervention extérieure et sans que les gens impliqués se désolent pour le criminel au motif que la victime l’aurait « trompé » ou qu’elle était « indigne », d’après la version de l’assassin et de sa famille à lui/à elle.

Nous revendiquons le droit de vivre, le droit de ne pas être tuées sous des prétextes fumeux tel que « l’honneur »

Interdire le mariage des mineures

À tout jamais. Nous voulons que cesse le crime qui consiste à marier les enfants. Les jeunes filles doivent pouvoir aller à l’école, jouer et s’amuser. Personne ne doit avoir le droit de leur arracher leurs poupées des mains, ces menottes bien trop petites pour porter et nourrir un bébé. Les enfants ne peuvent pas gérer un mariage, avec tout ce qu’il comporte d’éléments complexes et souvent violents. Nous voulons que cela soit écrit dans une loi claire, sans équivoque ni clauses cachées prêtes à nous exploser à la figure.

Pour éviter d’être accusées une fois de plus d’exagérer et de nous répandre en calomnies, nous communiquons, à regret, que d’après un rapport publié par les Nations Unies en 2019, une jeune femme sur cinq âgée de 20 à 24 ans, partout dans le monde, a été mariée avant ses 18 ans – contre un jeune homme sur 30. Zaina Zeaiter est l’une des victimes de cette pratique violente.

Mettre un terme à la domination masculine

En troisième lieu, nous voulons mettre fin à toutes les formes de domination patriarcale sur nos choix, nos corps et nos rêves. Nous voulons que tout le monde comprenne que nous sommes des entités indépendantes avec des opinions, des humeurs, et des lubies, et pas des instruments destinés à la reproduction, la cuisine, la vaisselle, et la patience. Nous ne voulons plus devoir supporter. Nous ne voulons pas que nos vies soient considérées comme une question secondaire, qu’il ne serait pas encore temps de discuter, ou comme quelque chose ne relevant pas priorités nationales et stratégiques. Nous voulons que, dès maintenant, on nous rende des compte, afin que plus aucune femme ne soit tuée, et que plus aucune d’entre elles ne soient enterrée entre des murs hermétiquement fermés.

Les tribunaux religieux et les tribunaux de la sharia ne sont souvent rien d’autre pour les femmes qu’un abattoir de plus

Ne plus blâmer les victimes

« Que portiez-vous pour qu’il vous harcèle ? », « C’est de votre faute », « Pourquoi l’avez-vous laissé faire cela ? », « Qu’avez-vous fait pour qu’il vous frappe ? », « C’est parce que vous êtes tellement indépendante »…

Les phrases et les questions de ce genre font l’effet d’un coup de poignard pour les victimes de violence, de viol et de harcèlement. Elles ont l’effet inverse sur les auteurs de violences sexuelles, satisfaits de voir l’impact de leur crime réduit, puisque la responsabilité retombe sur les femmes. Il n’y a rien de plus simple que de faire un procès à une femme, de la lapider, de la faire se sentir toute petite et de la réduire au silence : tous les instruments sont déjà disponibles pour cela, avec l’appui de la société. Tout le monde est prêt à blâmer la victime.

Plus de procès selon la Sharia

Les tribunaux religieux et les tribunaux de la sharia ne sont souvent rien d’autre qu’un abattoir de plus où les femmes sont torturées et privées de leurs droits de garde, de tutelle, d’autorité parentale et de liberté. Nous voulons avoir le droit de mettre un terme à une relation qui ne nous convient plus sans que cela se fasse aux dépens de notre amour pour nos enfants et de notre vie privée après le divorce. Nous ne voulons plus être obligées de choisir entre nos enfants et notre liberté, entre nos enfants et la possibilité de nous reconstruire et de commencer une nouvelle vie après une séparation.

Ce ne sont là que quelques-uns des droits fondamentaux que nous voulons pour nous-mêmes, et auxquels ajouter : la réduction des écarts de salaires entre femmes et hommes et la fin des discriminations de genre dans l’accès aux fonctions administratives et politiques. Les offres d’emploi devraient dépendre des compétences. Le jour où tout cela deviendra réalité sera certainement le jour où nous aurons le moins de raisons de crier. Peut-être alors réussirons-nous à sourire sans une pointe de chagrin. Nous n’aimons pas crier comme ça – mais c’est tout ce qu’il nous reste. Ce que vous balayez d’un revers de main comme des bouderies, nous le voyons comme des droits que nous avons perdus, et l’exagération dont vous nous accusez est une simple description de la réalité. Personne ne connaît l’étendue de ce qu’endure chacune des femmes sur cette planète.

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