Le Collage féministe, de la rue aux cours d’école : un cri qui perdure contre les féminicides

À l’heure où les chiffres des féminicides et des violences sexistes ne faiblissent pas, la nouvelle génération refuse de se taire. Armés de pinceaux, de feuilles A4 et d’une rage commune, des centaines de collectifs locaux qui s'emparent de la nuit pour transformer le bitume en mémorial politique inspirent aujourd’hui les lycéen.ne.s.

© Camille, 17 ans, élève de terminale en région parisienne.

« On nous a autorisés à coller nos slogans qui permettent de dénoncer le sexisme et le harcèlement quotidien dans les couloirs et les escaliers du lycée », raconte Camille, 17 ans, élève de terminale en région parisienne. Se réapproprier les rues des grandes villes quand la nuit tombe — ou les murs d’un bahut en plein jour — munis de colle, de feuilles blanches et de peinture noire, c’est ce que font partout en France des militantes et des jeunes résolu.e.s à transformer l’espace public en un moyen de revendication. Leur objectif : exprimer la colère de toute une génération de filles et de femmes contre un système qui ne les protège pas assez.

De Paris à Marseille, en passant par Lille ou Bordeaux et parfois même des villes de taille moyenne comme Angoulême, plus de deux cents groupes militants et locaux quadrillent le territoire français. Ils partagent une esthétique visuelle caractéristique désormais reconnue de tous/toutes : des lettres majuscules noires peintes à la main sur des feuilles A4, collées au mur avec un mélange d’eau et de farine. Ces groupes citoyens, fonctionnant à l’origine en mixité choisie sans hommes cisgenres lorsqu’ils opèrent la nuit dans la rue, ont évolué et sont acceptés dans certains lycées français avec la volonté d’inclure les garçons cis. Mais dans la rue comme à l’école, en mixité choisie ou non, cette jeunesse a un point commun : être résolue à opposer la puissance des mots face à l’inertie systémique de l’État.

© Eugénie Ducher

La rue et la nuit à l’origine du mouvement

Si les discours politiques s’organisent le jour dans les ministères, le militantisme des « colleureuses » s’empare du bitume lorsque les villes s’endorment. « Et non « colleuses », car nous accueillons également des hommes trans et des personnes non binaires », précise le collectif Collages féminicides Paris (1). Un choix fort pour affirmer que le sexisme et les violences systémiques touchent toutes les minorités de genre.

Difficile toutefois de savoir avec certitude où serait né le mouvement. Pour certaines c’est à Marseille, pour d’autres Paris, mais c’est en tout cas en 2019 que le collage féministe militant a vu le jour et s’est répandu par vagues via des comptes Instagram locaux, dans de nombreuses grandes villes de France. L’objectif premier était de dénoncer collectivement les féminicides, le harcèlement de rue et les violences sexistes et sexuelles. Ces messages, Camille, la lycéenne, a grandi avec : « J’ai toujours vu les collages dans la rue… c’est quelque chose de normal pour moi, et parfois quand je les lisais, je trouvais qu’ils tombaient au bon moment, ils me remotivaient aussi en tant que fille… c’est un mélange d’information et d’inspiration. C’est ce qu’on a voulu reproduire au lycée, dénoncer avec des phrases comme « Et ta sœur aussi tu la siffles ? » et inspirer ou rappeler que les filles ont les mêmes droits que les gars, notamment sur les choix d’orientation avec des messages de type : « Mêmes droits, mêmes rêves » ».

 Dans le film-documentaire Riposte féministe (2), qui a immortalisé les débuts de cette révolte aux quatre coins du pays, on peut voir les effets de cette émancipation nocturne sur le quotidien des militantes comme en témoigne une jeune femme : « Depuis que je colle, je m’habille comme je veux… Vas-y, viens me parler, je vais te hurler dessus, je vais t’insulter, je n’ai plus peur ! ». Très rapidement, au sein des collectifs, d’autres luttes se sont greffées aux violences faites aux femmes : antiracistes, LGBTQIA+, violences policières, pédocriminalité… Et plus récemment, des prises de position locales se sont affirmées ici et là quand, par exemple, un artiste ou un homme politique accusé de viol venait se produire en spectacle ou se présentait à une élection municipale.

« J’ai toujours vu les collages dans la rue… c’est quelque chose de normal pour moi, et parfois quand je les lisais, je trouvais qu’ils tombaient au bon moment, ils me remotivaient aussi en tant que fille… c’est un mélange d’information et d’inspiration. »

Pour ces activistes, afficher leur colère et leur liberté d’expression dans la rue est toutefois devenu un acte de haute tension et non sans risque. L’époque où le collage était toléré comme une simple dégradation légère est révolue. Les militantes font face à une judiciarisation et une répression accrues, marquées par des gardes à vue prolongées et des amendes de plus en plus lourdes (3). En placardant leurs messages en lettres capitales noires, elles prennent des risques et dénoncent une double violence : celle des agresseurs dans la rue, et celle d’une justice et d’une police qui sont ancrées dans la répression et non pas dans la protection des populations, et encore moins des femmes.

L’intersectionnalité au pinceau

Mais malgré cette répression endurcie, le mouvement perdure en affichant, par exemple, le décompte macabre des féminicides qui ne faiblit pas au fil des mois ni au fil des années en France. Il ne s’agit d’ailleurs pas de simples chiffres mais avant tout d’un femmage* accompagné des prénoms de chaque victime pour leur rendre un visage, une vie, une identité, refusant de les laisser sombrer dans l’anonymat des statistiques étatiques.

En parallèle, dans les collages, le poids des maux sociétaux est volontairement posé et revendiqué : exit les concessions sémantiques comme « pédophilie » et place aux mots justes comme « pédocriminalité ». Des formulations directes, incisives, à la manière du tag, pour exprimer une rage populaire face à l’inaction des ministères et être par là même la voix de celles et ceux qui ne sont pas, ou plus, en capacité de s’exprimer. Une manière de forcer les passants et les dirigeants à voir ce que certains tentent activement de polir et d’invisibiliser.

Pour les militantes, la lutte contre le patriarcat ne peut plus s’écrire avec les œillères des institutions. Voilà pourquoi on peut lire de bon matin sur les bâtiments de nos villes françaises des messages sans équivoque et d’actualité tels que : « Une démocratie ne donne pas de permis de tuer », « Féminicides police complice », « Parler c’est se libérer », « 1 enfanticide tous les 5 jours », « Free Palestine », « Ma jupe, pas une invitation »…

© Camille

Sororité de l'ombre et mixité à l'école

Toutefois, militer et faire passer des messages forts à travers la peinture et le collage n’est pas seulement ce qui résume le collectif. Le militantisme jeune et horizontal des colleureuses va plus loin et s’inscrit dans une démarche de sororité et de sécurité. Ensemble, les groupes qui partent sur le terrain surveillent les angles morts des rues, afin de s’assurer que chaque participant.e rentre en sécurité à son domicile. Bien plus que des messages, le collectif fonctionne comme un réseau d’entraide et de sororité radicale. Face à un paysage politique français de plus en plus polarisé, où leurs slogans sont régulièrement arrachés par des groupuscules hostiles ou nettoyés à grande eau par les municipalités, les militant.e.s acceptent le caractère éphémère de leurs traces. Pourquoi ? Sans doute car l’essentiel demeure : l’impact visuel qui frappe les esprits au petit matin.

Un avis partagé par les scolaires, qui y apportent leur propre mutation. Au lycée, la dynamique change légèrement pour faire place aux alliés masculins, bousculant la mixité choisie originelle des rues, comme le confie Camille : « Je pense que cela a plus de poids quand tout le monde participe au collage, nous sommes tous concernés, la cause et le combat ne sont pas réservés aux femmes. »

Même les profs étaient de la partie puisque ce projet entre dans un groupe de travail « égalité filles-garçons » proposé par l’établissement scolaire. La seule limite ? « Faire valider les messages au secrétariat du proviseur… mais tout a été accepté », rassure la lycéenne. « On a également voulu montrer avec cette campagne d’affichage que les filles peuvent être en confiance et parler pour dénoncer le sexisme et le harcèlement… leur montrer qu’elles sont fortes et peuvent se défendre car aujourd’hui, elles ont du soutien », se réjouit Camille.

Toutefois, dans la rue comme au bahut, les affichages ont été très rapidement vandalisés par certains mécontents. Une dégradation qui n’a en aucun cas démotivé Camille et ses camarades. Pour eux, la justice et la rage sont plus fortes quand elles sont visibles, même « un tout petit peu ». Car si les slogans s’effacent sous l’eau ou la peinture, l’étincelle, elle, a définitivement pris racine dans les esprits de cette nouvelle génération unie.

Sources
1. Une militante féministe passe 26 heures en garde à vue pour des affiches… qu’elle n’a pas collées
2. Riposte Féministe. Film documentaire de Simon Depardon et Marie Perennès, 2022.
3. Instagram – Collages Féminicides Paris
* Femmage est un néologisme féministe créé à partir des mots “femme” et “hommage” pour désigner spécifiquement un hommage rendu à une ou plusieurs femmes.

Cet article a été réalisé avec le soutien d’OROF (Our Rights Our Future).

Quitter la version mobile