Vingt ans après sa disparition, un hommage à la star algérienne du raï Cheikha Rimitti à Paris

Vingt ans après la disparition de la grande chanteuse de raï Cheikha Rimitti (1923-2006), sa voix résonne encore dans les soirées et les fêtes. Figure emblématique du raï et ayant défié frontalement les conventions de son époque, elle reste bien ancrée dans la culture populaire algérienne. Le 12 juin prochain, un hommage lui sera rendu au FGO Barbara à Paris, avec l’iconique chanteuse Cheikha Rabia, à l’initiative du collectif Kech Kherdja.

Cheikha Rimitti

Selma est DJ et diggeuse avec des milliers de disques en collection et porte une attention particulière aux chanteuses de raï. Au fil des années, elle a approfondi sa connaissance de leurs répertoires musicaux, mais aussi leurs parcours de vie. Avec son collectif Kech Kherdja, elle organise le 12 juin au FGO Barbara à Paris (établissement culturel situé dans le quartier de la Goutte d’Or), un hommage à Cheikha Rimitti, vingt ans après sa mort, avec Cheikha Rabia et le poète et musicien Fethi Trab en début de soirée.

Selma souligne l’influence considérable qu’a exercée l’artiste sur plusieurs générations de chanteuses et de chanteurs : « Cheikha Rimitti est la chanteuse algérienne la plus remixée et rééditée. Son œuvre est immense et très diversifiée. J’ai toujours vu Cheikha Rabia comme une relève, une héritière. C’est aussi une manière de rendre hommage à Cheikha Rabia, de son vivant. Elle a aujourd’hui 82 ans. Elles avaient collaboré ensemble à plusieurs reprises. C’était évident pour moi de le faire avec elle. »

Cheikha Rimitti, une diva du raï et une figure féministe

Cheikha Rimitti, de son vrai nom Saadia Bedief est née en 1923 à Tessala, à une vingtaine de kilomètres de Sidi-Bel-Abbès, ville à l’Ouest algérien. Orpheline à l’âge de 16 ans et venant d’un milieu très pauvre, elle a dû travailler comme domestique avant de rejoindre une troupe où elle chantait et dansait, et pouvait ainsi avoir de quoi s’alimenter et un toit où dormir. Elle a été influencée très tôt par les meddahates (musiciennes qui animent les fêtes en non mixité en Oranie) et par les traditions rurales de sa région. Un de ses premiers disques était Maandich ma (je n’ai pas de mère). Elle a chanté dans les mariages, les soirées puis dans les cabarets et bars. Elle doit son nom de scène à l’expression « Remettez », en français (remettez une tournée).

Cheikha Rimitti, sur les pas de Cheikha Kheira, a bravé la police coloniale durant la révolution de libération et a chanté publiquement l’indépendance de l’Algérie[1]. En effet, elle reprend des chants populaires et du patrimoine tels que Ya Ouled el Djazair, S’hab el Baroud, entre autres.

Rimitti s’est distinguée en chantant publiquement d’autres thèmes que le M’dih (louanges à Dieu), tels que la sexualité, l’ivresse, la mixité et l’amour. En 1954, elle sort Charak gataa (ouvre, déchire), album produit par Pathé Marconi où elle attaque frontalement le tabou de la virginité. Elle a fait face au patriarcat en racontant des histoires de femmes, d’abus, d’infanticide comme dans sa chanson Milouda ou encore dans Matahagrouhach (ne l’opprimez pas).

Selma

Suite à l’indépendance en 1962, alors qu’elle habitait à Relizane (ville à 300km à l’ouest d’Alger), ses chants étaient controversés et ont été considérés comme une atteinte à la pudeur. Elle a été sommée de quitter la ville et est partie à Oran. En 1978, elle s’est exilée en France, où elle s’est installée à Paris. Elle est repartie en Algérie à plusieurs reprises, mais sans plus jamais y performer.

« Elle a énormément produit, en Algérie et après s’être installée en France », raconte Selma. « De nombreux artistes ont repris ses chansons [comme La Camel] sans la citer ou lui donner aucun crédit et ça l’attristait. J’ai toujours cette frustration qu’à la fois ça soit une diva, mais qu’on n’ait pas encore réuni toute sa discographie par un seul organisme. Les diggers sont éparpillés, il y a une confusion de droit d’auteur, un flou juridique derrière. Toute sa musique n’est pas numérisée, en faisant un appel aux collectionneurs, un digger m’a envoyé 3 GO de cassettes numérisées, dont des titres que j’écoutais pour la première fois. Au fur et à mesure que je collectionnais des vinyles et parlais avec des copains collectionneurs, je découvre que Rimitti a aussi chanté en espagnol, qu’elle a fait des duos avec Boutaiba, elle a fait des albums avec accordéon type proto-raï. Elle a une diversité musicale incroyable. »

Cheikha Rimitti a notamment collaboré avec des artistes internationaux tels que Robert Fripp, Flea (bassiste des Red Hot Chili Peppers) dans l’album Sidi Mansour. « Elle a accepté des projets type musique électronique. Elle a fait évoluer le rai », précise Selma.

« À l’époque, je chantais tous les sujets. Je chantais la misère. Je chantais l’amour. Je chantais la condition féminine. Je chantais la vie ordinaire, les choses concrètes. Je chantais la vie que j’avais vue, ma propre histoire. »

Le raï, entre transgression et sexisme

Bien avant d’être reconnue comme une légende du raï, Cheikha Rimitti incarnait déjà une forme de résistance. Dans un milieu où chanter, danser et apparaître publiquement pouvait exposer les femmes aux insultes et à la marginalisation, sa présence relevait d’un véritable acte de désobéissance.

Pour Selma, la voix des chanteuses algériennes est en soi un acte féministe : « Un jour je découvre après avoir diggé un lot de VHS, un duo de Cheikha Rimitti et Cheikha Rabia aux débuts des années 90. Je découvre Rimitti magnifique, lumineuse, habillée en bleu et en train de danser. J’ai dû acheter 5 convertisseurs pour arriver à la numériser proprement. Je me suis dit qu’il faut absolument qu’on la voie ainsi. Il existe quelques extraits d’elle. Mais là, elle se lâche. »

Cet extrait, publié par le collectif Kech Kherdja sur Instagram pour annoncer l’hommage prévu, fait en quelques jours 3,5 millions de vues. « À mon grand étonnement, nous avons reçu des milliers de commentaires d’insultes. J’étais choquée. Ça montre que c’était un acte féministe de chanter, il fallait et il faut encore un courage énorme. De nombreuses chanteuses ont été forcées de rester dans l’anonymat. Sur les pochettes de disques des Cheikhat, on voit surtout des femmes européennes, très rares sont celles où on voit leurs visages. Une de mes chanteuses préférées est Cheba Zahia, on ne connait pas son visage.  Quand j’ai vu Cheikha Rabia en 2022 en live à La flèche d’or à Paris. Je suis allée la voir avec un 45 tours qu’elle avait fait lors de ses 18 ans. Un de ses musiciens lui demande  ‘Cheikha, c’est toi sur la photo de la pochette ?’ elle lui répond : ‘T’es fou ? On ne montrait pas notre visage, on se cachait pour aller chanter.’»

Dans une interview accordée à Afropop en 2001, Cheikha Rimitti annonce qu’elle ne chantait pourtant que la réalité qu’elle connaissait : « À l’époque, je chantais tous les sujets. Je chantais la misère. Je chantais l’amour. Je chantais la condition féminine. Je chantais la vie ordinaire, les choses concrètes. Je chantais la vie que j’avais vue, ma propre histoire. »

Les cheikhat sont à la fois adorées et honnies, admirées et détestées. Elles ont su toutefois imposer leur place. Selma indique que « les cheikhat n’ont pas chanté que l’amour et le sexe, elles ont chanté énormément de sujets notamment sur la lutte d’indépendance, mais aussi el medh religieux autour des saints et du prophète, elles chantaient aussi sur la situation des femmes et les oppressions qu’elles subissaient et je pense que c’est aussi cela qui dérangeait. J’ai aussi toujours été intriguée par les paroles où elles s’adressent aux femmes, par exemple en disant agaadi hdaya (assis toi à côté de moi), est-ce que toutes ces paroles ont été écrites par des hommes et chantées par elles ? »

Pour Selma, les rapports de genre restent centraux dans le raï : « Les hommes ont chanté leur désespoir, leurs sentiments “rohou liha w ayrouha” (Allez vers elle et insultez-là), “nti machi mliha” (tu n’es pas bonne). On ne voit que leurs préoccupations et souffrances à eux. » Ces souffrances sont souvent une haine misogyne, une manière de s’approprier les corps des femmes.

Ces récits sont racontés d’un point de vue masculin laissant peu de place au vécu féminin. « On se retrouve prises entre la nostalgie en écoutant et en chantant ces chansons lors des soirées, mais en même temps certaines paroles sont horribles, ça montre qu’on manque de chants réellement transgressifs et les Cheikhat et Chebat ont apporté cela en partie », rajoute Selma. Les chanteuses ont souvent dû affronter un double stigmate : celui porté sur la musique raï, mais aussi sur leur présence même dans l’espace public.

Selma précise que cet hommage fait à Cheikha Rimitti et à Cheikha Rabia dépasse le cadre de ces deux figures emblématiques. À travers elles, ce sont des générations de chanteuses et musiciennes qui sont célébrées. Malgré les obstacles, les injonctions sociales et parfois l’effacement de leur histoire, elles ont continué à chanter, à transmettre et à faire vivre un patrimoine musical et culturel. « C’est aussi une façon de continuer à porter leurs voix. Nos voix », résume-t-elle.

Notes
1 – Révolution Africaine, 25 septembre 1987 dans Virolle-Souibes Marie, « Le Raï entre résistances et récupération », Les prédicateurs profanes au Maghreb, Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n°51, 1989, pp. 47-62
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